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Monde occulte

Le monde vu à travers l'ésotérisme, site personnel de jean-Luc Caradeau

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Les textes et illustrations contenues sur ce site sont protégés par les lois sur le droit d'auteur (sauf indication contraire). Pour citer cet article : Jean-Luc caradeau, www.caradeau.fr, 2016 - La croisade contre les albigeois, la première en pays chrétien -Article publié dans la revue Histoire des papes et des saints sous le pseudonyme d’Yves Leclerc. Première partie de la croisade des Albigeois : de l'appel à la croisade à la chûte des Montfort
La croisade contre les albigeois, la première en pays chrétien - - article - French

La croisade contre les albigeois, la première en pays chrétien



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«  Tuez les tous Dieu reconnaîtra les siens.  »
Attribué à Arnaud Amaury, légat du pape auprès des croisés

Première partie de la croisade des Albigeois : de l'appel à la croisade à la chûte des Montfort


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Il y a précisément 800 ans (cet article parut en 2009), Innocent III (1198-1216) déclenchait la première croisade en pays chrétien. Le but du pape était, certes, de combattre l’hérésie, mais peut-être, plus encore, de démontrer la puissance du Saint-Siège aux souverains d’Europe et - en particulier - à l’empereur germanique et au roi de France. En effet, il ne fit prêcher de croisade ni en Dalmatie, ni dans les autres régions d’Europe où cette hérésie était également répandue.

L’Occitanie invente le pluralisme et la tolérance

Au XIIe siècle, l’Occitanie et les régions limitrophes présentent un visage bien différent de celui de l’Europe franque et germanique. Ces régions témoignent d’une culture plus développée(1). En particulier, la culture laïque a survécu et, à côté des moines qui écrivent en latin, s’est développée une littérature en occitan et en catalan, celle des troubadours. Quand le Nord se nourrit encore des chansons de gestes, le Midi s’intéresse en priorité à l’amour courtois. C’est évidemment une civilisation féodale et les chevaliers d’Occitanie participent avec autant d’ardeur que ceux du Nord aux croisades en Orient(2) et se dévouent, en plus, à la Re-conquista en Espagne. De nombreux fiefs n’ont pas les moyens d’entretenir un ost (une armée), à demeure, ils recourent aux routiers (des mercenaires qui se louent tantôt à l’un tantôt à l’autre). Les grandes villes comme Montpellier ou Toulouse sont gérées par des consuls et jouissent d’une assez large autonomie.
Les différences culturelles et religieuses y sont mieux admises que dans le Nord ; c’est donc un espace favorable au développement des hérésies, d’autant que l’Église y est mal considérée à cause de sa richesse, de l’avidité et de la corruption de certains clercs. Elle est l’une des principales cibles des dictons populaires et des chansons comiques des troubadours. À tout cela s’ajoute une diversité politique. Le comte de Toulouse, par exemple, est le second parmi les pairs de France, mais il est aussi vassal du roi d’Aragon et de l’empereur germanique.

Une hérésie appelée cathare

Les hérétiques que l’on a appelés cathares, catharins ou patarins s’appelaient entre eux Bons Hommes ou Bons Chrétiens. Leur mouvement, ou plutôt leur courant, se répandit dans toute l’Europe et au Proche-Orient. Pour eux, Dieu ne peut avoir de part au mal, donc Dieu crée le monde spirituel et Satan le monde matériel(3) (cette croyance rapproche leur doctrine de celles de certains gnostiques apparus dès le Ier siècle). Jésus tout comme Marie n’ont jamais eu de corps matériel, et le récit des Évangiles est un récit « en figure »(4). Aux yeux de l’Église, ces deux dernières propositions font d’eux des athées, puisqu’ils ne croient pas en un« Dieu personnel » ni à la divine providence.
Leur rejet de l’Ancien Testament (5) les rapproche de Marcion, théologien dissident du second siècle. Pour les cathares, ce monde est le royaume du Diable (L'Enfer). Un récit de Sacconi permet d’affirmer qu’ils croyaient à une forme de métempsychose et à une rédemption finale pour tous.
Les cathares se divisent en deux groupes, les « croyants », qui vivent dans le monde, et les « parfaits(6) ». Ces derniers s’engagent à s’abstenir de consommer viandes, œufs et fromages(7) et d’avoir des relations sexuelles. De leur point de vue, le mariage est tout aussi répréhensible que l’adultère ou l’inceste. Les croyants, eux, vivent normalement. Ils refusent tous les sacrements et ne tiennent pour juste que te consolamentum qu’ils assimilent à un baptême par l’Esprit. Ce rite, qui fait passer l’individu de l’état de croyant à celui de parfait, est accordé aux mourants pour sauver leur âme. C’est une simple imposition des mains, accompagnée d’un discours du parfait.

Des Eglises hérétiques dans toute l’Europe méditerranéenne

Il faut parler d’Églises au pluriel, car elles sont autocéphales. En mai 1167, à Saint-Félix-de-Caraman (aujourd’hui Saint-Félix-Lauraguais, Haute-Garonne) se tient le premier concile des Églises cathares du Languedoc(8). Le concile est présidé par le papa(9) Nicetas, patriarche des bogomiles(10) de Constantinople. Son allocution livre la liste des Églises de l’époque : Ro--lanie (probablement la région de Constantinople), Dragovitie (au nord de la Macédoine), Bulgarie, Dalmatie (actuellement région d’Italie), Mélenguie (dans le Péloponnèse)... Il existait donc des Églises hérétiques dans toute l’Europe méditerranéenne. Elles ont leurs diacres et leurs évêques, ces titres recouvrant de simples fonctions administratives. Le catharisme, et tes doctrines similaires, se présente donc à t’époque comme une véritable confession alternative.

Un siècle de répressions

Selon les spécialistes, les chanoines d’Orléans brûlés en 1022 appartenaient au même courant (lire l’article sur Benoît VIII dans ce numéro). Eugène III (1145-1153) envoie saint Bernard de Clairvaux à Verfeil (Haute-Garonne) et à Albi (Tarn). Le prédicateur échoue. Les fidèles fuient l’église ou l’accueillent à l’extérieur des murs avec des couplets anticléricaux. Alexandre III (1159-1181) réunit le concile de Tours (1163) dont un canon affirme : une « hérésie s’est propagée depuis longtemps dans le pays de Toulouse [...]. En conséquence, nous ordonnons, sous peine d’excommunication [...], d’empêcher qu’on ne donne asile aux hérétiques, et qu’on ait commerce avec eux, soit pour vendre, soit pour acheter... »* À la suite de la publication de ce canon, un concile se réunit à Lombers (Tarn) en 1165. Des hérétiques comparaissent et sont condamnés. Selon Parctelaine*, c’est à la suite de ce concile tenu dans le diocèse d’Albi que les Bons Hommes furent appelés albigeois. En 1179, le IIIe concile du Latran consacre son canon 27 aux albigeois. Il répète et aggrave celui du concile de Tours.
Innocent III (1198-1216) envoie en Languedoc Rainier de Ponza, accompagné d’une importante équipe de prêcheurs. Il édicte une circulaire qui enjoint aux princes, barons et évêques d’Occitanie de les assister et de bannir ceux qu’ils auront excommuniés, « de confisquer leurs biens et d’user envers eux de la plus grande rigueur ». Il ajoute que les légats doivent « excommunier [...] tous ceux qui favoriseront les hérétiques dénoncés, qui leur procureront le moindre secours, ou qui habiteront avec eux et leur infliger les mêmes peines ». En 1202, le pape adjoint à Rainier Pierre de Castelnau. En 1203, Jean de Saint-Paul succède à Rainier. En 1204, Innocent III envoie un troisième légat, Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux, et écrit à Philippe II Auguste (1179-1223) pour l’engager à soutenir le cistercien « afin que le glaive temporel s’unisse [...] au glaive spirituel »**.
La lettre restera sans effet et la mission des légats aura peu de succès. Bons Hommes et Bonnes Femmes vivent en bonne intelligence avec les seigneurs du lieu, les évêques locaux sont tolérants (laxistes selon l’Église). Par ailleurs, les légats, comme en témoigne la lettre du pape aux évêques d’Occitanie, sont à la fois chargés de prêcher et d’excommunier, ce qui explique que les populations, cathares ou ion, aient peu envie de les écouter, et encore moins de dialoguer avec eux, surtout quand ils portent les insignes de leur pouvoir.
En 1206, arrive Diego d’Acebes, évêque d'El Burgo de Osma (Castille), accompa-pé de saint Dominique de Guzmân(11), qui îüggère aux légats de partir prêcher à sied en mendiant leur pain et en disputant avec les hérétiques. Dès lors, ils vont de ville en village, prêchant et convertissant. Leurs succès, tout relatif, s'expliquent parce qu’en se conduisant ainsi, en apparaissant comme pauvres, vêtus de simple bure (à l’inverse des précédents envoyés du pape), ils se rapprochent de l'image que se font les cathares d’un religieux chrétien. Cela n’empêchera pas quelques échecs cuisants. Ainsi, le moine cistercien Pierre des Vaux de Cernay raconte*** (il prétend tenir ce récit d’un témoin direct) que Dominique de Guzmân, après avoir prêché les hérétiques, écrit ses arguments et les remet à l’un d’eux pour qu’il y réfléchisse. Le soir même, les hérétiques se réunissent, demandent à celui d’entre eux qui avait reçu le texte de le jeter au feu et, selon l’un des participants (le seul qui se soit converti), conviennent que si le document ne se consume pas, ils abjureront. Le document est jeté au feu, par trois fois. Par trois fois, il saute de lui-même du milieu des flammes. Pourtant, les hérétiques ne se convertissent pas. Ce qui est logique puisque (d’après Sacconi), selon la doctrine cathare, les miracles du Christ, soit avaient été accomplis dans l’autre monde, soit étaient des allégories. Et tout miracle qui se produit en ce monde ne peut être que l’œuvre du Diable.
À la suite d’un incident(12), Pierre de Castelnau excommunie Raimond VI, comte de Toulouse (1194-1222) et jette l’interdit sur ses terres. Raimond VI cède et reçoit l’absolution. Le 17 novembre 1207, le pape écrit à nouveau au roi de France pour l’engager à prendre les armes. Castelnau excommunie Raimond VI une seconde fois. Ce dernier a une entrevue avec les légats, la discussion s’envenime, il les menace de mort. Les légats se retirent. Le lendemain, 15 janvier 1208, survient une violente dispute entre Pierre de Castelnau et un gentilhomme de la suite du comte, qui finit par poignarder le légat(13).

Trois armées pour combattre une hérésie

Innocent III excommunie Raimond VI et envoie le cardinal Galou, avec des lettres pour le roi, les barons, les archevêques de France, dans lesquelles il les engage à venger la mort de Pierre de Castelnau, exterminer les albigeois, attaquer le comte de Toulouse, le dépouiller de ses domaines, lui et les fauteurs de l’hérésie*. Il ordonne aussi d’occuper et de garder les domaines du comte de Toulouse - ce qui ne signifie pas dans le langage de l’époque que les combattants doivent se les approprier. Le pape accorde aux combattants les mêmes indulgences qu’aux croisés de Terre sainte pour quarante jours de service. Arnaud Amaury convoque un chapitre général. Il y est décidé que les moines vont prêcher la croisade (terme moderne) contre les albigeois dans tout le royaume.
L’excommunication rompt le lien vassalique. En principe, Philippe Auguste doit prendre la tête de la croisade. Sous la pression du clergé, le roi accepte en 1209 que le duc de Bourgogne et le comte de Nevers prennent la croix, accompagnés d’un maximum de 500 chevaliers. Raimond VI obtient du pape une promesse d’absolution contre la remise à ['Église de sept places fortes, qui lui seront rendues si, après enquête, il n’est pas déclaré coupable du meurtre du légat. Le pape écrit de nombreuses lettres pour presser les préparatifs de la croisade***. Il définit à ses légats la conduite des croisés et l’attitude qu’ils doivent adopter vis-à-vis du comte de Toulouse(14).
Raimond VI fait publiquement amende honorable au monastère de Saint-Gilles (Gard) et, le 22 juin 1209, s’engage à participer à la croisade. Le pape lui envoie une lettre de félicitations.
Une armée de 50 000 hommes (selon Pierre des Vaux de Cernay) se rassemble à Lyon. Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux, en est le commandant général avec le titre de généralissime. Le comte de Toulouse les rejoint à Vienne (Isère). L’armée passe le Rhône, établit son camp à Montpellier. Raimond-Roger Trencavel, vicomte de Béziers, se présente au camp des croisés et demande à s’entretenir avec Arnaud Amaury pour négocier. Le légat exige une soumission totale, la négociation échoue. Raimond-Roger rentre à Béziers, met la ville en état de résister au siège, laisse sur place une forte garnison et va s’enfermer dans Carcassonne, sa meilleure forteresse, espérant y recevoir des renforts du roi d’Aragon qu’il considère comme son suzerain. Ce dernier les lui refuse, craignant d’encourir la colère du pape.
Le 21 juillet, les croisés campent devant Béziers. Deux armées les rejoignent. La première s’est formée à l’appel de l’archevêque de Bordeaux(15). En route, elle a pris plusieurs châteaux et brûlé quelques hérétiques(16). La seconde armée, commandée par Pons de Tournon, évêque du Puy, est passée par le Rouergue et a aussi accompli en route quelques exploits(17).

Le sac de Béziers

Renaud de Montpeyroux, évêque de Béziers, va au-devant des croisés et propose selon certains de leur livrer 222 hérétiques (mais Vaux de Cernay ne fournit aucun nombre). Arnaud Amaury le renvoie dans la ville demander aux habitants de livrer les hérétiques qui sont dans leurs murs sous peine d’excommunication. Ils refusent avec indignation. Le lendemain, le 22 juillet 1209, les habitants tentent une sortie, mais les « ribauds » de l’armée des croisés(18) les assaillent et pénètrent dans la ville. Les croisés s’arment et les rejoignent. Quand ils arrivent, les ribauds ont déjà accompli un grand massacre et mis le feu à la cité. On demande à Arnaud Amaury comment distinguer les hérétiques des catholiques. Il aurait donné cette réponse : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». Si l’authenticité de cette repartie n’est pas certaine, en revanche Amaury écrivit au pape : « Les nôtres, n’épargnant ni le sang, ni le sexe, ni l’âge, ont fait périr par l’épée environ 20 000 personnes et, après un énorme massacre des ennemis, toute la cité a été pillée et brûlée. La vengeance divine a fait merveille. »***** À l’époque, Béziers ayant au maximum 10 000 habitants, ce chiffre est exagéré.
Le même jour, l’archevêque et le vicomte de Narbonne présentent la soumission de la ville qui s’engage « à poursuivre les hérétiques et à les livrer aux croisés, à fournir un subside à l’armée catholique et à ta favoriser en toutes choses».**
En fait, le massacre de l’ensemble de la population (y compris ceux qui se sont réfugiés dans des églises) est une application directe des directives du concile de Tours, puisque, en refusant de les livrer, l’ensemble de la population de Béziers devient « receleur d’hérétiques ».

La capitulation de Carcassonne

L’armée parvient le ier août 1209 aux pieds des murailles de la ville. La garnison enfermée dans la cité est puissante. Il y a là tous les vassaux de Raimond-Roger Trencavel. En outre, les habitants des campagnes alentour s’y sont réfugiés. Le faubourg est attaqué en premier et emporté. C’est au cours de cet assaut que se distingue pour la première fois Simon de Mont-fort (v. 1150-1218). C’est ce que raconte Vaux de Cernay***, seul témoin oculaire à avoir décrit la croisade. Des chroniqueurs ultérieurs ont écrit que Raimond-Roger avait fait évacuer ce faubourg parce qu’il était trop difficile à défendre. Le même jour, les croisés attaquent sans succès le second faubourg. Pendant la retraite des croisés, un chevalier a la jambe cassée par une pierre lancée des remparts. Simon de Montfort s’illustre de nouveau en allant, seul, le chercher sous une grêle de pierres et de flèches.
Pierre II, roi d’Aragon (1196-1213), se présente alors au camp des croisés. Il se rend auprès de Raimond VI, son beau-frère, puis du légat pontifical Arnaud Amaury et tente de négocier. Comme Raimond-Roger n’est pas au courant de sa venue, le roi est autorisé à entrer dans la ville pour l’informer de sa démarche. Puis, les négociations reprennent. Une fois la décision du légat arrêtée, Pierre II pénètre de nouveau à Carcassonne pour transmettre les conditions des croisés à Raimond-Roger, son vassal. On permet à celui-ci de sortir seul de la ville en abandonnant tous les habitants (d’après l’historien anonyme****). Le vicomte refuse de commettre une telle lâcheté, déclarant qu’il préférerait être « écorché vif »**.
Les négociations avec Pierre II ont interrompu les combats. Ils reprennent le 7 août. L’armée croisée, qui a installé ses machines de siège, attaque à nouveau le faubourg et rencontre une résistance acharnée. Les machines étant insuffisamment efficaces, les croisés entreprennent de saper la muraille. Les défenseurs font pleuvoir sur eux une grêle de pierres, de poutres et de « pots à feu ». Le lendemain, une brèche est ouverte dans les remparts, les croisés pénètrent dans le faubourg. Les assiégés se réfugient dans la ville haute. Le 15 août, les puits et les citernes sont taris. Les habitants offrent de « rendre la ville » en laissant sur place tous leurs biens. Les croisés acceptent. Ils retiennent Raimond-Roger comme otage jusqu’à entière exécution de la capitulation(19). En fait, ils emprisonnent le vicomte dans une tour où il mourra 55 jours plus tard. De nombreux chevaliers sont choqués de cette félonie du légat, mais n’osent s’y opposer ouvertement. Ainsi, le duc de Bourgogne et le comte de Nevers refuseront la garde de la ville avant que l’abbé de Cîteaux la confie à Simon de Montfort, lequel ajoute immédiatement à ses titres celui de « vicomte de Béziers », alors qu’il n’est que commis à la garde des fiefs de Raimond-Roger. La vicomtesse de Béziers se réfugie à la cour du comte de Foix avec son fils, Raimond II Trencavel, et les habitants de la cité se dispersent dans les régions voisines.
De nombreux barons, ayant accompli les 40 jours de service qui leur donnent droit aux indulgences, se retirent. Parmi eux, se trouve le comte de Toulouse qui a conclu avec Simon de Montfort destinés à assurer la paix et lui a promis sa fille en mariage. Simon et Arnaud Amaury lui envoient une députation qui lui enjoint de livrer aux croisés, sous peine d’excommunication et d’interdit, tous les Toulousains soupçonnés d’hérésie que ses représentants lui désigneront, de confisquer leurs propriétés, et, dans le cas contraire, de porter la guerre au cœur de ses États. Raimond VI refuse et menace de se plaindre au pape de leurs abus et de leurs vexations. Les consuls de Toulouse menacent également d’en référer à Rome. Arnaud excommunie les consuls et jette l’interdit sur la ville.


Le Languedoc et le comté de Foix se soumettent

Plusieurs châteaux se rendent spontanément aux croisés. Les principaux sont ceux de Limoux, que Montfort fait raser, Fanjeaux et Montréal (Aude). Simon de Montfort quitte Carcassonne et met le siège devant Alzonne (Aude). C’est là qu’il reçoit une députation de la ville de Castres (Tarn). Il va prendre possession de cette ville et du château avec un détachement. Les chevaliers de Lombers (Tarn) envoient eux aussi leur soumission. L’armée reprend la route et va assiéger Cabaret, le plus important des quatre châteaux de Lastours (Aude). L’assaut est repoussé si violemment que le siège est levé. Trois jours plus tard, le duc de Bourgogne se retire et rentre dans ses terres. Les troupes dont dispose Simon sont maintenant bien inférieures en nombre à celles que peut rallier le comte de Toulouse.
Pendant qu’Arnaud Amaury et Simon guerroient en Languedoc, le légat Milon est envoyé en Provence. Il obtient la soumission d’Arles, Nîmes, Viviers, L’Argentière, Aix, Marseille, puis va tenir concile à Avignon(20). Le concile excommunie le comte de Toulouse et jette l’interdit sur ses terres à la demande de l’abbé de Cîteaux***. Le légat Milon écrit au pape pour l’informer de la soumission de la Provence, le prévenir de la visite du comte de Toulouse et le supplier de ne pas lui rendre ses châteaux. Dans une autre lettre, il précise que Raimond VI a jusqu’à la Toussaint pour satisfaire ses exigences et se présenter devant lui avant que l’excommunication et l’interdit ne soient effectifs.
Le 20 septembre 1209, Raimond VI rédige son testament, au cas où il mourrait en voyage. À la fin du mois, il est à ta cour de France. Le duc de Bourgogne, le comte de Nevers - tous deux avaient participé à la croisade - et la comtesse de Champagne lui donnent des lettres de recommandations adressées au pape, mais il ne parvient pas à convaincre Philippe Auguste de soutenir sa cause.
Pendant que Raimond VI voyage vers Paris, Simon de Montfort obtient la soumission de nombreuses villes et prend plusieurs châteaux. Notamment Albi, à partir de laquelle il soumet tout l’Albigeois. Vers la fin du mois, les légats et Simon écrivent séparément au pape, pour l’informer que l’ensemble des terres conquises est confié à Montfort et lui réclamer des subsides. À partir de ce moment, Simon de Montfort devient le chef de la croisade, supplantant l’abbé de Cîteaux.
En octobre, ou début novembre, Simon se fait reconnaître à Limoux comme seigneur du lieu et prend au passage quelques châteaux dont il fait pendre les garnisons. À son retour, il assiège Preixan (Aude). Le comte de Foix, propriétaire du château, vient le trouver et fait ouvrir les portes. Il se soumet aux ordres du légat et laisse, en otage, son plus jeune fils.

La résistance du Languedoc


Simon de Montfort veut absolument présenter l’hommage féodal à Pierre d’Aragon, ce qui ferait de lui, légalement le vicomte de Carcassonne. Ils négocient durant quinze jours à Montpellier, en vain. Pierre II, tout en parlementant avec Simon, écrit des lettres à tous les vassaux des vicomtés de Béziers et de Carcassonne pour les inciter à la révolte. À l’occasion de ce déplacement (le 20 novembre 1209), Simon achète les droits que détenait la vicomtesse Agnès de Montpellier, veuve de Raimond-Roger.
Les lettres de Pierre d’Aragon font merveille, les chevaliers et les nobles du Languedoc se soulèvent et reconquièrent les places fortes une par une. Fin décembre 1209, il ne reste plus à Simon de Montfort que Carcassonne, Fanjeaux, Saissac (Aude), Pamiers, Saverdun (Ariège), Albi et le château d’Ambialet (Tarn), voisin de cette ville. Au même moment, le légat Milon meurt à Montpellier. Néanmoins, Simon se voit confirmer, par une lettre d’innocent III datée du 11 novembre, la possession de toutes les terres conquises.

L’éternel recommencement des conquêtes et reconquêtes

Quand les évêques de France envoient un contingent de pèlerins, Simon reconquiert tout le Languedoc. Quand les croisés repartent, Raimond VI reprend presque toute la région. Quand Raimond VI a la supériorité militaire, promesse lui est faite (par un pape, un légat ou un concile) de le réconcilier avec l’Église, mais la décision en est toujours différée et un nouvel appel à la croisade est lancé. Quand Montfort regagne du terrain, de même, le comte de Toulouse est à nouveau excommunié !
Ces péripéties provoquent des massacres spectaculaires. L’un des plus célèbres est celui qui fut perpétré à la suite de la prise du château de Lavaur (Tarn, 3 mai 1211).
Simon de Montfort ordonne de pendre tous les défenseurs. Aymery, seigneur de Montréal (peut-être par égard à son rang) doit être pendu en premier à une potence plus haute que tes autres. Ce gibet se révèle être branlant, Simon ordonne que l’on passe tout le reste de la garnison, au fil de l’épée. Quant à Guiraude (sœur d’Aymery), dame de Lavaur, il la fait jeter vivante dans un puits que ses soldats comblent avec des pierres. Il faut rappe¬ler - pour que l’on n’accuse pas le très chrétien Simon de cruauté gratuite - qu’il est persuadé que cette dame est une hérétique obstinée... Par la suite, les croi¬sés trouvent dans la ville des hérétiques « sans nombre » écrit Vaux de Cernay (des auteurs postérieurs disent 400) qu’ils brûlent avec « une allégresse extrême »***. Cependant les vrais événements historiques, ceux qui changent la donne, se produisent au cours des conciles. En octobre 1215, le prince Louis (futur Louis VIII) prend la tête d’une croisade qui n’eut pas l’occasion de combattre.

Le IVe concile du Latran

L’un des aspects importants de ce concile (11-30 novembre 1215) qui reprécise les points de la doctrine catholique contestés par les cathares, est qu’il renouvelle l’ordre aux princes de purger leurs domaines des hérétiques et met en place des sanctions contre ceux qui n’obtempéreraient pas : il délie leurs vassaux du serment de fidélité et abandonne leurs terres au premier catholique qui voudra s’en saisir. Les deux partis, celui de Raimond VI et celui de Montfort, sont entendus. Entre les prélats présents au concile, le débat est vif. Le comte de Toulouse et ses alliés sont soutenus, entre autres, par le chantre de l’église de Lyon qui témoigne de l’obéissance du prince.
La donation de toutes les terres à Simon de Montfort est confirmée. Comme elle est illégale (l’Église octroyant des fiefs de France), Simon s’empressera de faire accepter son hommage féodal par Philippe Auguste. Les terres qui n’ont pas été conquises reviendront au jeune Raimond (futur Raimond VII, 1222-1249), « après qu’il sera parvenu à un âge légitime ». Celui-ci est reçu en audience par le pape qui lui accorde le « comtat Venaissin avec la Provence et toutes ses dépendances ». Le concile de Latran IV marque un tournant. Raimond VI et son fils - qui est maintenant seigneur légitime du lieu - se rendent à Avignon. Le jeune Raimond prend en main la reconquête, soutenu par toute la noblesse de Provence. Pendant ce temps, Raimond VI va en Catalogne lever des troupes pour marcher sur Toulouse.
Simon de Montfort, après avoir provoqué et maté une révolte du peuple de Toulouse, part guerroyer dans le comté de Foix, puis en Provence (en mai 1217) pour s’opposer à la reconquête menée par le jeune Raimond. Assisté d’un grand renfort de croisés, il reprend plusieurs places fortes. Mais, vers le 13 septembre, Raimond VI arrive à Toulouse, investit la ville et entreprend d’en rebâtir les fortifications. Simon conclut en hâte une paix avec le jeune Raimond et vient mettre le siège devant Toulouse (fin septembre).
Le pape Honoré III (1216-1227) tente de couper Raimond de ses alliés, menace l’Aragon d’une croisade, appelle le roi de France au secours de Simon et demande aux évêques d’envoyer des pèlerins. Les renforts arrivent à la fin du printemps 1218. Le 25 juin, Simon de Montfort reçoit une pierre lancée par un mangonneau (une catapulte) des assiégés qui met fin à ses jours. Vaux de Cernay, témoin oculaire précise même qu’il est touché à la tête. Amaury, son fils aîné, lui succède. Il lève le siège le 25 juillet 1218.
Le pape renouvelle ses courriers, aux évêques le 11 et au roi de France le 13 août. Le 5 septembre, par une autre lettre, il l’autorise à prélever pour financer l’opération un vingtième des revenus du clergé(21). Le prince Louis se dispose à partir en croisade au printemps 1219.

La chute des Montfort

Il prend Marmande, assiège Toulouse, le 6 juin 1219. Les pertes sont lourdes. Le 1er août, il a servi quarante jours. Il lève le siège et repart pour la France, laissant à Amaury de Montfort (v. 1195-1241) deux cents chevaliers. Le 25 octobre 1221, un bref d’Honoré III prive Raimond de tous droits sur ses terres et une lettre à Philippe Auguste l’exhorte à partir en croisade. Le catharisme s’est en effet relevé de ses cendres(22).
Amaury continue de perdre des terres. En 1222, il envoie les évêques de Nîmes et de Béziers à Paris offrir l’ensemble de ses domaines au roi de France. Le pape écrit au roi pour l’exhorter à y consentir. Cette offre sera renouvelée trois fois avant d’être acceptée par Louis VIII (1223-1226) en 1226.
Le 2 août 1222, Raimond VI meurt de maladie à Toulouse. Raimond VII lui succède. Le 14 juillet 1223, Philippe Auguste s’éteint. Le prince Louis lui succède. Il est couronné le 6 août à Reims. Le 13 décembre, le pape lui rappelle l’offre d’Amaury de Montfort. Le 14 janvier 1224, Amaury a perdu tous ses domaines. Il conclut une paix avec Raimond VII et le comte de Foix à Carcassonne, se rend à Paris et, par un acte daté du mois de février, fait don de tout ce qu’il a perdu au roi de France. La croisade s’arrête pour un temps et ne reprendra qu’après que Louis VII ait accepté ce don et obtenu du Saint-Siège des garanties qu’il estime nécessaires...

Excomunié mais martyr de la foi
« 1222. mourut le comte de Toulouse de mort subite. Il perdit dTabord la parole :mais il conserva la mémoire et la connoissance; et Jourdain abbé de S. Sernin l’étant allé voir, le comte lui tendit les mains par un mouvement de dévotion. Les freres Hospitaliers de S. Jean étant survenus, ils jetèrent sur lui le manteau de leur ordre avec la croix, qu’il baisoit; et il expira aussitôt. On porta son corps dans leur maison; mais il n’y fut pas inhumé, car il étoit excommunîé. » (histoire générale du languedoc volume 5 page 300 **** )
C’est la preuve que Raymond VI n'était pas considéré comme hérétique par toute l' Église… En effet, quiconque mourait sous le manteau du Temple était considéré comme un martyr de la foi et voué au paradis. Les frères de l’Hôpital conservèrent son corps en leur maison dans l’attente d’une levée de l’excommunication…




(1) Ce n’est pas pour rien que Gerbert d’Aurillac, futur Sylvestre II, fut envoyé étudier au monastère de Vich, en Catalogne (lire l’histoire des papes & des Saints n° 2 et 3).
(2) Raimond IV de Toulouse (1042-1105) fournit et commanda l’une des quatre armées qui partirent en Orient lors de la première croisade.
(3) in Summa de catharis de Rainier Sacconi (Paris, 1548), cité par Jean-Louis Gasc*. Adepte du catharisme pendant dix-sept ans, Sacconi se convertit au catholicisme, entre chez les dominicains et succède en 1252 à Pierre de Vérone comme inquisiteur de Lombardie.
(4) « Ils croient [...] que la sainte Vierge est un ange et que leChrist n’a pas de nature humaine et n’a pas vraiment souffert de douleur mais a pris un corps céleste », Sacconi. (5) «Tous condamnent Moïse [...], beaucoup ont des doutes sur Abraham », Sacconi.
(6) Il semble que ce terme n’ait pas été employé par les cathares, mais l’usage l’a consacré.
(7) Sacconi l’attribue au fait que ces produits «viennent du coït ».
(8) Une charte en a été conservée.
(9) Papa et pape sont des doublets étymologiques.
(10) Cathares et bogomiles byzantins, dont les doctrines sont proches, entretiennent de nombreux échanges.
(11) Saint Dominique de Guzmân (v. 1170- 1221) fondera l’ordre des Frères prêcheurs ou dominicains en 1216.
(12) Les légats engagent les seigneurs de la vallée du Rhône, alors en guerre avec Raimond VI, à faire la paix et à tourner leurs armes contre les hérétiques (1206). Ceux-ci y consentent, mais Raimond VI refuse.
(13) C’est la version de l’historien anonyme de langue d’oc****. La version des légats et du pape ne fait pas état d’une dispute et décrit un meurtre par un coup de lance.
(14) « À l’égard de ce comte, nous vous conseillons, avec l’apôtre, d’employer la ruse[...]. Vous ne vous en prendrez donc point d’abord au comte de Toulouse [...] suivant l’art d’une sage dissimulation, vous commencerez par faire la guerre aux autres hérétiques [...], il sera beaucoup plus facile de l’attaquer puisqu’il se trouvera seul et hors d’état de recevoir aucun secours de la part des autres. »
(15) Et des évêques de Limoges, de Bazas, de Cahors et d’Agen.
(16) Puylaroque (Tarn-et-Garonne) laissé sans défenseurs, Casseneuil (Lot-et-Garonne) qui résiste et où sont brûlés quelques hérétiques
(17) En particulier l’incendie du château de Villemur (Haute-Garonne).
(18) Les valets de l’armée, pieds nus et armés de massues*****.
(19) C’est la version que les légats donnent au pape. Selon celle de l’historien anonyme****, ce sont les légats qui, voyant qu’ils ne parviennent pas à prendre la ville, montent une cabale pour amener Raimond-Roger à venir négocier au camp des croisés et l’emprisonnent par traîtrise. Apprenant sa capture, les habitants s’enfuient par un souterrain et se dispersent. Le lendemain les croisés investissent une ville déserte.
(20) Les 21 canons du concile sont datés du 10 septembre 1209.
(21) Cet impôt, prélevé à l’origine pour financer la croisade en Orient est partagé en deux, la moitié sera affectée aux opérations en Languedoc, sauf dans les provinces d’Arles, Vienne, Narbonne, Auch, Embrun et Aix, où il sera affecté en entier à celles-ci.
(22) « Il est fait mention, dans les registres de l’inquisition de Toulouse, d’une assemblée générale tenue en 1222, à Pieussan dans le Razès [une région de l’Aude], composée d’une centaine des principaux [présidée par Guilhabert de Castres, évêque cathare du Toulousain], »****

Bibliographie
*Jean-Louis Gasc, Les Cathares (éd. Trajectoire, 2006), pour la doctrine cathare. L'acheter sur Amazon
** Antoine Quatresous de Parctelaine, Histoire de la guerre contre les Albigeois (Paris, 1833), pour la répression avant 1209. Lire sur Google Books
*** Pierre des Vaux de CernayHistoire albigeoise, par un moine cistercien témoin de la croisade.L'acheter sur Amazon
**** Histoire générale du Languedoc - , dom Claude de Vie et dom Joseph Vaissète, tome III (Toulouse, 1842), faits, chartes, lettres, versions d’un historien anonyme en langue d’Oc. Lire sur le site de la B. N. F.
***** La Chanson de la croisade contre les albigeois, traduction Paul Meyer (1875), faits de la croisade, anecdotes. Lire sur le site de la B. N. F.
******* Éternelles Guerres de religions, Marie Delclos et Jean-Luc Caradeau (éd. Trajectoire, 2008).





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