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Les textes et illustrations contenues sur ce site sont protégés par les lois sur le droit d'auteur (sauf indication contraire). Pour citer cet article : Jean-Luc caradeau, www.caradeau.fr, 2016 - Jean-Marie Vianney, un saint face aux « sectes » -Article non signé publié par jean-Luc caradeau dans Histoire des papes et des saints n° 4 – Juin juillet 2009. L’histoire du curé d’Ars et la façon dont elle fut exploitée politiquement après sa mort sont le reflet des polémiques cléricales et anticléricale. Cet article fut publié à l’occasion de l’année sacerdotale décrétée par benoît XVI qui débutait le 19 juin 2009.
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Jean-Marie Vianney, un saint face aux « sectes »
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«  Ce n’est pas le pécheur qui revient à Dieu pour lui demander pardon, mais c’est Dieu qui court après le pécheur et qui le fait revenir à lui. Jean-Marie Vianney, - http://www.arsnet.org/Paroles-du-cure-d-Ars.html?lang=fr ...



L’Année sacerdotale décrétée par Benoît XVI s’ouvre à Rome le 19 juin dans la basilique Saint-Pierre, en présence d’une relique du curé d’Ars, dont c’est l’année jubilaire du 150e anniversaire de sa mort. Le pape proclamera saint Jean-Marie Vianney « patron de tous les prêtres ».
« Nous nous plaisons surtout à exprimer Nos félicitations à la France, qui se glorifie à à bon droit de cet illustre enfant ; que grâce à l’intercession de celui-ci, des temps meilleurs luisent pour cette très noble nation. Nous Nous affligeons, en effet, du fond du cœur en voyant avec quelle force, en France, non moins qu’en Italie des sectes malhonnêtes et funestes exercent leur domination. »
Cet extrait du discours prononcé par Léon XIII (1878-1903), à l’occasion de la publication du décret déclarant l’héroïcité des vertus de Jean-Baptiste Vianney(1) explique en quelques mots,« des sectes », outre la popularité de la cause, les raisons qui ont incité l’Église à accélérer la béatification (1905) puis la canonisation (1925) du curé d’Ars. La vie de ce curé de campagne est, en effet, un modèle.

Un saint providentiel

Les préoccupations politiques de l’Église du XVIIIe et du XIXe siècles sont la laïcisation des États (conséquence indirecte du développement des Églises réformées), celle de l’enseignement ainsi que les menaces qui pèsent sur le pouvoir temporel du pape. S’y ajoute le développement d’une croyance qui, au XIXe siècle, prendra le nom de spiritisme.
Jean-Marie Baptiste Vianney naît le 8 mai 1786 à Dardilly (Rhône), près de Lyon. En novembre de la même année, l’empereur germanique Joseph II (1765-1790) dénonce à Milan le concordat de 1757 et entreprend une réforme de la politique religieuse de l’Empire inspirée de l’Auf-klarung(2). Cette réforme réduit le nombre des séminaires, supprime des congrégations et des ordres contemplatifs jugés inutiles. Elle instaure la tolérance à l’égard des chrétiens non catholiques et soumet le clergé, qui relevait de tribunaux ecclésiastiques, à la justice ordinaire. Elle institue un contrôle de l’État sur le recrutement des curés et crée des écoles primaires qui concurrencent ta fonction éducative de l’Église. Mesures qui préfigurent celles, en France, de la Constitution civile du clergé, votée par l’Assemblée constituante le 12 juillet 1790. Jean-Marie vient d’avoir quatre ans. Pendant la Terreur, l’église de son village est fermée, et sa famille, très pieuse, cache des prêtres réfractaires. Après le Concordat de 1801, il se rapproche du nouveau curé, qui l’aidera à entrer au séminaire. Le 13 août 1816, il est ordonné à Grenoble.
Jean-Marie Vianney est nommé vicaire d’Écully (Rhône), puis curé d’Ars (Ain), en février 1818. Il va devenir le plus célèbre curé de France. Si l’on en croit ses biographes, il donne à ses paroissiens, par son ascétisme, son dévouement, sa foi (qui lui ont permis de recevoir l’ordination malgré sa médiocre culture) un exemple parfait de vie chrétienne. À cela s’ajoute son « talent de confesseur ». Un talent lié à un don de voyance que l’Église appelle « son discernement des esprits » (Alphonse Germain*) ; un don exacerbé par la pratique des austérités et de la prière qui lui permet de connaître l’état de l’âme de ses pénitents, de les conseiller dans leurs affaires profanes et même de leur révéler à l’impromptu quelque événement imprévisible de leur avenir. Un tel don ne peut que s’ébruiter et attirer des foules de pénitents et de curieux. Le chanoine Trochu*** a rassemblé de nombreux témoignages de ces voyances fulgurantes. La réputation du curé d’Ars est si grande que, dès 1830, toute la France, y compris des célébrités telles le père Lacordaire, lui rendent visite. Outre les qualités que nous venons de citer, la pauvreté de sa culture et sa « foi du charbonnier », qui le rapprochent du peuple, contribuent à ce succès exceptionnel. Il en est de même de son sens de l’humour. Un jour, un obèse lui dit : « À ma mort, je m’accrocherai à votre soutane pour aller au paradis ». Il répond : « Gardez-vous-en bien, la porte est étroite et nous resterions tous les deux dehors. » Nous y ajouterons sa sévérité (il fait interrompre le bal de la fête patronale). Tout cela impressionne le peuple.

L'exploitation du « phénomène » curé d’Ars

Durant sa vie, Jean Marie Baptiste Vianney suscite probablement bien plus de conversions que n’en rapportent ses biographes. En revanche, ce n’est pas un « curé politique ». La seule action politique notable de sa vie est sa désertion en 1809 des armées napoléoniennes, mais, nombre de ses biographes la prétendent due plutôt à un concours de circonstances. Aucun de ses sermons ne porte sur une question de société. Même quand il traite du mariage, du monde, ou des devoirs des parents, il est d’une grande sévérité, mais ne rentre jamais dans les polémiques sociales ou politiques de son temps.
Mais, après sa mort, l’exemple de vie chrétienne du saint curé devient « politiquement » exploitable, et l’Église militante ne se prive pas d’utiliser cette image qui a impressionné même les incroyants.
Il est donc temps d’en venir à ce que le décret d’héroïcité nomme « des sectes », et d’examiner comment la sainteté du curé d’Ars est utilisée par tes uns et les autres.

Les « sectes » dangereuses

Au premier rang - c’est elle que l’Église mit toujours en avant - figure la franc-maçonnerie(3), toujours citée en premier comme inspirant tous les autres organisations, mouvements, courants de pensée..., tout ce que le pape désignait alors, dans ses bulles, par le mot « sectes ». La seconde organisation citée s’appelle les carbonari(4). Ensuite viennent les « universitaires » (5) et en une seule bulle(6) : le libéralisme, !’indifférentisme(7), les sociétés bibliques(8). S’ajoutent dans un même texte(9) : l’athéisme, le communisme, la contestation du célibat des prêtres. Viennent enfin les partisans des libertés de conscience et d’opinion(10). Tous ces courants contribuent par leurs objectifs ou leurs discours à l’amoindrissement du pouvoir politique et spirituel du pape, en un mot à la séparation de l’Église et de l’État.
Or justement, parmi les intuitions du curé d’Ars***, figure le récit de la visite d’un groupe d’ecclésiastiques (en 1855 ou 1856) auquel participait un séminariste appelé Émile Combes. Le prêtre, ayant « regardé l’abbé Combes dans les yeux, lui dit : Vous, vous ferez beaucoup de mal à l’Église ». Vraie ou fausse(11)), cette anecdote fut bien des fois utilisée par la presse et les auteurs catholiques à l’époque où Émile Combes, président du Conseil (1902 -1905), préparait la loi sur la séparation des Églises et de l’État. Évidemment, on utilisa aussi sa réputation de pauvre curé qui, considérant la pauvreté comme un don de Dieu, incitait les pauvres à rester pauvres, ainsi que les textes de ses sermons qui fustigeaient les philosophes du XVIIIe siècle.
Reste qu’à l’époque, l’Église doit faire face à un courant autrement plus dangereux, puisqu’il vide les églises et remplace le curé par un médium, le spiritisme(12). D’autant que ce mouvement satisfait les besoins religieux de nombreux agnostiques et amène beaucoup de catholiques à côtoyer de farouches partisans de la séparation des Églises et de l’État.

Les « intuitions » du curé d’Ars : une arme à double tranchant


Dans les ouvrages prônant ou enseignant le spiritisme, le curé d’Ars est cité comme un modèle du parfait médium. Dans les ouvrages qui le combattent, ces mêmes intuitions sont l’exemple de « la voyance inspirée par Dieu », que l’on oppose à celle des médiums spirites inspirés par Satan. Ainsi, les attaques du diable contre le curé d’Ars(13) sont utilisées comme exemple de manifestation spirite par l’auteur de La Magie au XIXe siècle***** paru en 1891 (ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres). À l’opposé, Émile Castan, dans un ouvrage intitulé Déviations et maladies du sentiment religieux, paru en 1913, s’empare des voyances de Jean-Marie Vianney et les utilise pour montrer le côté démoniaque du spiritisme et de toutes les pratiques occultes. Il écrit : « Ce que nous voulons constater ici, ce sont les deux sortes de divination en présence : la divination superstitieuse, dont l’efficacité (...) ne saurait être attribuée qu’au démon, et la divination surnaturelle, attribut exclusif de Dieu qui en gratifie parfois ses fidèles. » Ainsi, Jean-Marie Vianney devient-il le héros à la fois des spirites et occultistes et des ultramontains...

L’engouement pour le spiritisme s’est épuisé assez rapidement, le rationalisme le combattant avec bien plus de vigueur que l’Église, pour récupérer ceux de ses membres qui s’y étaient « égarés ». Les couches populaires, cependant, sont restées friandes des phénomènes sur lesquels il s’appuie, en particulier la voyance, et très attachées à l’explication qu’il en donne : « la communication avec les défunts ». C’est pourquoi - sans nul doute, une fois le danger passé - l’Église est en apparence revenue sur ses positions. Dans la revue italienne Gente (n° 52, décembre 1996), est parue une interview du père Gino Concetti qui s’exprimait en ces termes : « D’après le catéchisme moderne, Dieu permet à nos chers disparus qui vivent dans la dimension d’outre terre, d’envoyer des messages pour nous guider à certains moments de notre vie. À la suite des nouvelles découvertes dans le domaine de la psychologie sur le paranormal, l’Église a décidé de ne plus interdire les expériences de dialogue avec les trépassés, à condition qu’ils soient faits dans des buts scientifiques et religieux. » En revanche, dans le Compendium du catéchisme de l’Église catholique (Libreria Editrice Vaticana, 2005), à la question : « Qu’est-ce que Dieu interdit quand il commande : Tu n’auras pas d’autres dieux devant Moi (Exode, XX, 3) ? », il est répondu : « Ce commandement proscrit : le polythéisme et l’idolâtrie, qui divinise une créature, le pouvoir, l’argent, même le démon ; la superstition, qui est une déviance du culte dû au vrai Dieu et qui s’exprime encore sous diverses formes de divinisation, de magie, de sorcellerie et de spiritisme. »
Malgré les phénomènes qu’il a vécus, c’était certainement la position du curé d’Ars.



(1) Décret concernant la cause de béatification et de canonisation du vénérable serviteur de Dieu Jean Marie Baptiste Vianney (...) publié le 7 des calendes d’août 1897 » (19 août).
(2) Mouvement intellectuel proche de la philosophie des Lumières.
(3) Nous lui laissons la responsabilité du terme « secte ».
(4) Société secrète politique visant l'unité de l’Italie et son indépendance. Ses objectifs menacent l’existence des États pontificaux. Constitution Ecclesiam a Jesu Christo, 1821, Pie VII (1800-1832).
(5) « Celle qu’on désigne sous le nom “d’Universitaire” (...)a établi son siège dans plusieurs universités, où des jeunes gens, au lieu d’être instruits, sont pervertis par quelques maîtres (...) et formés à tous les crimes. » Quo graviora, 1826.
(6) Traditi humilitati, 1829.
(7) Consiste à soutenir que « toutes les religions sont également bonnes (...), que chaque homme et chaque peuple doit avoir la liberté de rendre à Dieu tel culte qu’il lui plaît ; ou (...) de ne lui en rendre aucun »**
(8) Les cercles où l’on étudie la Bible en langue vulgaire (cela vise les évangélistes).
(9) Mirari Vos, 1832, Grégoire XVI (1831-1846).
(10) « En voyant ôter ainsi aux hommes tout frein capable de les retenir dans les sentiers de la vérité, entraînés qu’ils sont déjà à leur perte par un naturel enclin au mal(...), Nous disons qu’il est ouvert ce “puits de l’abîme”.... » Mirari Vos, 1832.
(11) Une lettre racontant cette anecdote fut adressée à un évêque en 1924 par la nièce de l’un des membres du groupe, mais l’anecdote avait déjà été utilisée.
(12) « On a demandé : s’il était permis (...) d’assister à quelque manifestation spirite que ce soit (...), soit en interrogeant les âmes ou Esprits, soit en écoutant les réponses, soit comme observateur, même avec l’affirmation [...] de ne vouloir aucun commerce avec les Esprits malins. La réponse est “non” ». Décret du Saint-Office approuvé en 1917 par Benoît XV (1914-1922).
(13) Selon la plupart des biographes, elles ont duré de 1829 à 1821. Quand son lit a brûlé, il aurait déclaré : « Le diable a pu brûler (a cage mais pas l’oiseau qui était dedans. »

* Lettres encycliques de SS Léon XIII, Paris, 1900.
** Alphonse Germain, Le Bienheureux J.-B. Vianney, Nouvelle Bibliothèque franciscaine, Paris, 1905.
*** Chanoine Trochu, Les Intuitions du curé d’Ars, 2 tomes, 1930.
**** Marie Delclos & Jean-Luc Caradeau, Éternelles Guerres de religions, éd. Trajectoire, 2008. (bulles papales et définitions).
***** Eugène Badaud, La Magie au XIX' siècle, Librairie Dentu, Paris, 1901.


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