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Le pâtre auvergnat qui deviendra pape
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«  ; La Divinité a fait un présent considérable aux hommes, en leur donnant la foi et en ne leur déniant pas la science. La foi fait vivre le juste ; mais il faut y joindre la science, puisque l’on dit des sots qu’ils ne l’ont pas »
Gerbert, cité par François Picavet in Gerbert, un pape philosophe d’après l’histoire et d’après la légende 1897
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Gerbert : Fils de paysans pauvres, moine, précepteur du futur empereur, abbé, évêque, Chancelier de France, Pape... et le plus grand savant de son temps...

Lisez aussi Le pape de l’an 1000 et sa légende diabolique, la suite de cet article)
Sylvestre II, pape de 999 à 1003, fut le premier pontife originaire de France. Humaniste, philosophe, savant, mathématicien et pédagogue hors pair, il fut conseiller de rois et d’empereurs. Tout un symbole que ce pape qui inaugura le deuxième millénaire.
Grégoire V meurt le 18 février 999. Gerbert d’Aurillac est élu pape et consacré le 2 avril sous le nom de Sylvestre II (999-1003). Il fait ainsi référence à Sylvestre (314-335), premier pape sous l’empereur Constantin. Ce choix, à lui seul, révèle son ambition politique et religieuse : une Église unifiée, collaborant étroitement avec un empire lui aussi unifié, et composé d’États forts qui s’appuient sur l’Église.
Le Xe siècle est un moment difficile pour l’Europe occidentale. Certes, l’invasion musulmane a été stoppée, ou plutôt ralentie, elle n’en est pas moins présente, comme une douloureuse épine plantée dans le talon de l’Europe. Il suffit, à ce propos de rappeler les campagnes d’AI-Mansûr et le saccage de Saint-Jacques-de-Compostelle en 997. De même, l’invasion des pirates normands provoque de grandes destructions et de grands massacres. À ces guerres « extérieures », s’ajoutent les guerres privées entre féodaux, et les guerres dynastiques entre Carolingiens et Capétiens.
Le pape Sylvestre II
Le pape Sylvestre II

Le pâtre auvergnat

La campagne, près d’Aurillac, première moitié du Xe siècle. Un jeune pâtre garde ses moutons. Pour se distraire de cette tâche fastidieuse, il observe les étoiles à travers un tube (probablement un jonc ou un bambou). L’abbé du monastère Saint-Géraud remarque son « esprit curieux ». Il propose à sa famille de l’éduquer.
Ainsi commence la légende de Gerbert, futur pape Sylvestre II. Le petit pâtre est donc reçu comme novice chez les bénédictins d’Aurillac.
Nous écrivons qu’il s’agit d’une légende, mais elle est fort plausible, car dans plusieurs de ses lettres, Gerbert affirme être de famille pauvre. En revanche, la mention du roseau pour observer les étoiles nous paraît peu vraisemblable. L’enfant reconstituant, par exemple, la série des nombres triangulaires avec des cailloux, ou dessinant quelque figure géométrique sur le sol avec un roseau aurait probablement bien plus impressionné le bon abbé que des visées à travers un tube, ce que presque tous les enfants font d’instinct.
Mais pourquoi épiloguer sur la légende, puisque tout ce que l’on sait officiellement de la naissance de Gerbert, c’est qu’il naît en Aquitaine ! Une tradition bien ancrée veut cependant que ce soit à Belliac, vers 938-940, un hameau situé aujourd’hui sur la commune de Saint-Simon (Cantal).
Au monastère, Gerbert apprend la grammaire sous la férule d’un maître pour qui il gardera son estime toute sa vie : le moine Raymond (abbé de 987 à 1010). À l’époque, outre le latin, cette étude inclut la rhétorique ainsi que la lecture et le commentaire des auteurs latins.



Repéré enfant dans un champ par un abbé, confié à un duc d’Espagne, il impressionne le pape qui le recommande à l’empereur.

C’est en 967 - Gerbert a alors entre 27 et 30 ans, que Borel, duc des Marches d’Espagne 1 fait un pèlerinage à Aurillac pour prier devant les reliques de saint Géraud 2. L’abbé propose que le studieux moine Gerbert accompagne le duc en Espagne pour y compléter ses études. La science de ses monastères est célèbre dans toute l’Europe, cette région ayant été moins touchée par les invasions barbares.

Les études en Espagne

Arrivé en Espagne, Borel confie Gerbert à Hatton, évêque de Vich, auprès duquel il fait de grands progrès, « même en mathématique ». C’est tout ce que l’on sait du séjour de Gerbert en Espagne, parce que c’est tout ce qu’en rapporte son biographe de l’époque, le moine Richer de Reims 3. On ne peut exclure qu’il soit allé étudier ou lire des ouvrages dans quelque monastère. En effet, grâce au statut de dhimmi (de « religion protégée ») qui est celui du christianisme en terre d’Islam, certains monastères mozarabes sont prospères. On ne peut exclure non plus quelques emprunts ultérieurs aux Arabes bien que dans aucun de ses textes il ne cite de leurs auteurs.
En tout cas, c’est là que Gerbert découvre les « chiffres ghubar 4, dans le Codex Vigilanus, datant de 976 et provenant du monastère aragonais d’Albelda » 5. On pense que c’est là aussi qu’il imagina son abaque 6, connu encore aujourd’hui sous le nom d’« abaque de Gerbert ». L’adoption des chiffres arabes marquait un progrès considérable. En substituant à la méthode additive, seule possible avec les chiffres romains, la numération de position, ils permettent d’effectuer les calculs plus rapidement et de manipuler les grands nombres avec moins de difficulté 7. En particulier, c’est l’adoption de ce système d’écriture des nombres qui rend possibles les opérations « au crayon », sans devoir recourir à des outils tels que l’abaque ou le boulier, les chiffres romains permettant seulement de noter une date ou un résultat.
L’abaque de Gerbert utilise des jetons portant des chiffres, ce qui en fait un instrument bien commode et bien plus puissant que les abaques romains utilisés par les clercs à son époque.
Gerbert écrit (on ne sait pas à quelle époque) un traité sur l’abaque, expliquant la méthode encore utilisée aujourd’hui pour ta programmation de nos tableurs pour l’addition, la soustraction, la division et la multiplication. L’innovation de Gerbert ne rencontra pas le succès. Jusqu’au XVIe siècle, les clercs préférèrent continuer d’utiliser le modèle romain 8. Il est vrai que dans une Europe catholique confrontée à l’apogée de la puissance musulmane en Espagne, il était difficilement acceptable de considérer les chiffres arabes comme supérieurs aux chiffres romains ! Les abaques « gerbertiens » seront toutefois utilisés dans les écoles cathédrales comme l’école de Chartres.

Le moine savant, le pape et l’empereur

Il y a près de trois ans que Gerbert est dans le comté de Barcelone, lorsque Borel et Hatton l’emmènent à Rome. Ils s’y rendent pour demander l’autonomie des évêchés catalans vis-à-vis de l’archevêché de Narbonne.
Impressionné par les connaissances du jeune moine en musique et en astronomie, le pape Jean XIII (965-972) le recommande à l’empereur Otton Ier (936-973)9 qui, bien qu’illettré, s’entoure de savants.
A la cour d’Ingelheim am Rhein (une des résidences impériales, de Charlemagne à Conrad II) ou au palais d’Aix-la-Chapelle, et aux cours que l’empereur tient à l’occasion, dans diverses villes d’Italie, Gerbert (à qui sa science épargne de devenir un courtisan servile), noue des relations avec de nombreux aristocrates et hauts prélats de l’Empire. Ces relations seront l’origine et le levier de son étonnante carrière politique. Il gagne aussi l’estime du prince, le futur Otton II (973-983). Il le séduit par des disputes scientifiques et littéraires soutenues en sa présence. Le sujet des controverses philosophiques porte souvent sur un point de théologie et on y met, outre les textes sacrés, les meilleurs auteurs chrétiens et païens au service de la religion. Quant aux disputes scientifiques de cette époque, elles ont souvent trait aux mathématiques. Lors du mariage d’Otton II, à Saint-Pierre de Rome en 972, Gerbert rencontre Garamnus, archidiacre de Reims, qui l’invite à l’accompagner dans le diocèse. L’archevêque Adalbéron le nomme écolâtre (directeur) de l’école épiscopale de Saint-Rémi et son secrétaire.
Pour des raisons analogues, Sylvestre veut que soient respectés les droits et les libertés des évêques et des abbés, afin-que leur autorité soit incontestée dans le; limites de leurs fonctions : on a de lui également, un discours sur les devoirs des évêques où il s’élève contre la simonie (la vente des sacrements et des indulgences) qui était à l’époque la plaie de l’Église. Tout au long de son pontificat, i confirme et renforce les privilèges de nombreuses abbayes, dans le but de les protéger des abus des seigneurs laïcs comme de ceux des évêques (abus dont i avait été victime en tant qu’abbé de Bobbio).

Le faiseur de roi

À partir de cette époque, sa vie change. Il devient le plus grand et le plus acharné bibliophile ou bibliothécaire de son temps. Il ne cessera plus d’écrire des lettres pour demander qu’on lui fasse parvenir tel ou tel livre, ou pour annoncer à un monastère lointain qu’il envoie tel ou tel ouvrage. Par ailleurs, secrétaire de l’archevêque de Reims, il se trouve mêlé aux querelles politiques et dynastiques.
Adalbéron est le plus puissant archevêque de Francie10. De son archevêché rémois dépendent dix évêchés : Senlis, Soissons, Beauvais, Amiens, Thérouanne, Tournai, Noyon, Laon, Châlons-sur-Marne et Cambrai (qui est une ville de l’Empire germanique). C’est à l’abbaye Saint-Rémi de Reims qu’est conservée la Sainte Ampoule 11 contenant l’huile qui sert au sacre des rois de France, et c’est l’archevêque qui les sacre. Par ailleurs, l’archevêque de Reims est aussi - à cette époque — le chancelier de France, ce qui fait de lui un personnage politique de premier plan 12. Adalbéron lui-même, est, par sa naissance, proche de la cour impériale germanique.


Adalbéron
Adalbéron (v. 925-989), homme de lettres et de sciences, est nommé archevêque de Reims en 969 par le roi carolingien Lothaire III (954-986) pour imposer une série de réformes religieuses dans cette province ecclésiastique. Partisan de la reconstitution de l’Empire d'Occident, il se détourne des carolingiens à la suite des attaques répétées de Lothaire contre Otton II pour récupérer la Lotharingie. Il appartient à la puissante famille des ducs de Lorraine. Il est donc à la fois un parent des Carolingiens (de Francie occidentale) et des Ottoniens de Germanie.


Il sera, assisté par Gerbert, l’un des principaux acteurs de l’élection de Hugues Capet au trône de France. Plus tard, cet épisode vaudra à Gerbert le surnom de « faiseur de rois ». L’entente entre Adalbéron et Gerbert semble être parfaite. Ils œuvrent de conserve pour réformer les mœurs du clergé séculier et régulier, à l’époque fort corrompues.
Selon le moine Richer, les chanoines vivent comme des laïcs et s’occupent plus de leurs propres affaires que de celles de l’Église. Adalbéron fait construire un cloître, leur impose une vie communautaire et le respect de la règle de saint Augustin13. Toujours selon Richer, les moines ne portent pas le froc et se vêtent comme des seigneurs laïcs. Certains ont des enfants (il en est de même des nones). Comme partout, les seigneurs locaux s’emparent des terres appartenant aux monastères. Les prêtres séculiers sont illettrés (ce qui signifie à l’époque qu’ils ne maîtrisent pas le latin.) En 972 ou 973, Adalbéron rassemble tous les abbés de l’archidiocèse sous la présidence de Raoul, abbé de Saint-Rémy. Le discours de cet abbé nous informe des turpitudes des moines. Il demande : « Quelle nécessité un moine [...] a de se donner un compère ? » Puis il insiste sur le sens étymologique du mot (les compères sont pères ensemble) et ajoute qu’un moine qui est père « mérite plus le nom de débauché que celui de moine ». 11 conclut enfin : « Et que dire des commères ? ». Quant aux vêtements des moines, ils les évoquent ainsi : « [...] et à porter, au lieu d’un vêtement humble, des habits magnifiques. Ils recherchent surtout les tuniques de grand prix qu’ils resserrent de chaque côté, et d’où ils laissent pendre des manches et des bordures en sorte qu’à leur taille rétrécie et à leurs fesses tendues, on les prendrait plutôt par-derrière pour des prostituées que pour des moines [...]. Mais que dirai-je de l’inconvenance de leurs hauts de chausses ? Les jambes en sont larges de six pieds, et la finesse du tissu ne protège pas même contre les regards les parties honteuses... ».
En fait, la situation de l’archidiocèse de Reims reflète assez bien celle de l’Église dans son ensemble au Xe siècle, où les îlots de pureté, de discipline, de culture comme les abbayes de Cluny ou de Saint-Géraud étaient de remarquables exceptions. Il en était de même des prélats et des évêques. Adalbéron ou Gerbert sont également des exceptions.
La politique menée par Adalbéron au sein de son diocèse préfigure celle que tentera de mener Sylvestre II durant son futur pontificat.
L’enseignement que Gerbert donne en tant qu’écolâtre est différent et largement plus complet que celui dispensé habituellement par les écoles rattachées aux couvents. Certes, comme partout il enseigne la grammaire, mais il y ajoute la rhétorique et la logique. À cet enseignement littéraire et philosophique très complet, il adjoint celui du quadrivium14, dont la musique (il en enseignait les principes à l’aide du monocorde15 et l’astronomie. C’est à propos de cette dernière matière que l’on constate son génie de pédagogue : pour ses élèves, il fait fabriquer de nombreuses sphères montrant les étoiles et les constellations, avec leurs mouvements, qui permettent de s’instruire seuls.

Alors qu’il est en guerre, l’empereur organise une joute la physique est-elle l’égale des mathématiques ?

Gerbert retrouve Otton II devenu empereur


En 978, Lothaire III, roi de Francie occidentale, tente de s’emparer de la Lotharingie. C’est un échec, la Francie est immédiatement envahie par l’empereur Otton II. Ses troupes ne sont arrêtées qu’à Paris, par celles de Hugues Capet et à cause du manque de vivres. Un « ballet diplomatique » se déclenche immédiatement. À Rome, se trouvent probablement, à la même date (en 974), Hugues Capet et l’empereur, venu soutenir le nouveau pape Benoît VII (974-983) apparenté à la famille Cres-centius, qui doit lutter contre un antipape, Boniface VII. Soucieux de préserver ses nombreux intérêts en Lorraine, Adalbéron s’y rend également et Gerbert l’accompagne. À Ravenne, Gerbert retrouve Otton II, devenu empereur, et dont il avait été le percepteur. Il doit soutenir une dispute philosophique contre un de ses anciens élèves, Otric. Il l’emporte assez facilement.
Le sujet est d’importance. Gerbert affirme que la physique est l’égale des mathématiques et aussi ancienne qu’elles. Otric prétend subordonner la physique aux mathématiques, il l’explique à ses élèves ainsi qu’à l’empereur et conclut que Gerbert n’a rien compris à la philosophie. C’est Otton II lui-même, alors que l’empire est en pleine crise et qu’il est venu jusqu’à Ravenne pour remettre un pape sur son trône, qui provoque cette dispute. Elle a lieu en présence de tous tes savants de sa cour. L’empereur, par une allocution, déclenche les débats. Cela peut nous paraître futile, mais avait une grande importance à l’époque. Le moine Richer y consacre de nombreuses pages et rapporte intégralement les discours des participants. Il semble qu’au cours de cette dispute, le futur pape Sylvestre II ait joué sa carrière16. En récompense, l’empereur, qui veut libérer les monastères italiens de l’emprise des aristocrates locaux en mettant ses proches à leurs têtes, le nomme abbé de Saint-Colomban.

Abbé de Bobbio

Saint-Colomban17 est un monastère de la ville de Bobbio, et l’une des plus riches abbayes d’Italie. Située dans la province de Pavie, elle possède des biens dans toute la péninsule. Depuis 940, l’abbé a rang de comte et doit, à toute réquisition, conduire ou envoyer ses vassaux armés auprès de son suzerain. L’abbaye possède aussi l’une des plus importantes bibliothèques d’Europe. Gerbert y découvre, entre autres, le De astrologia de Marcus Manilius (Ier siècle), et l’Ophtalmicus de Démosthène (-384/ -322). Ce qui signifie qu’il étudia, au moins théoriquement, l’astrologie et la médecine (à l’époque l’exercice de la médecine exige la connaissance de l’astrologie). Cependant,dans une de ses lettres, il écrit que son étude de la médecine, et donc de l’astrologie, ne fut que théorique.
Gerbert trouve à Bobbio une situation difficile. L’ancien abbé, Pétroald (destitué par l’empereur et redevenu simple moine), a cédé des terres à des membres de sa famille, qui en récoltent les bénéfices. D’autres ont été accaparées par des seigneurs locaux. Les vassaux de l’abbaye considèrent le nouveau maître comme un intrus et n’ont aucune intention de le laisser réformer Bobbio comme Adalbéron a réformé les monastères de Reims. Ils veulent encore moins lui permettre d’assurer l’indépendance de l’abbaye face aux pouvoirs civils et ecclésiastiques locaux...
Le nouvel abbé se bat avec habileté, mais la mort de Benoît VII, le 10 juillet 983, compromet ses ambitions : le nouveau pape, Jean XIV (983-984), est l’évêque de Pavie qui justement s’était emparé de nombreuses terres appartenant au monastère. De plus, Otton II, le soutien de Gerbert, meurt de maladie dans son palais de Rome, à 28 ans, le 7 décembre 98318).
Gerbert applique alors l’une de ses maximes favorites : « Vouloir ce que l’on peut, si l’on ne peut pas ce que l’on veut. » La situation est devenue intenable. Il quitte le monastère et revient à Reims reprendre ses fonctions d’écolâtre. De France, donc, il applique une autre de ses maximes : « Il faut employer toutes ses forces et ne rien laisser, sans être fait, qui doit l’être. »

Retour à Reims comme archevêque

A Bobbio, Gerbert a connu la calomnie. Les Italiens ont fait courir auprès de l’empereur toutes les rumeurs qui pouvaient le discréditer. C’est probablement de cette époque que datent la plupart des légendes qu’on lui crédite : les études chez les Maures, l’accusation de magie, et même de sorcellerie. Dans une lettre à Otton II, il écrit qu’on l’accuse « d’avoir femme et fils » parce qu’il a recueilli à Bobbio une partie de sa famille. Sa vie est menacée.
Il revient à Reims, mais reste abbé de Bobbio et écrit de nombreuses missives destinées à rétablir la prospérité de son monastère. C’est durant cette période qu’il participe, par plusieurs lettres écrites en son nom propre ou au nom d’Adalbéron aux manœuvres diplomatiques qui aboutissent à l’élection de Hugues Capet. De même s’investit-il dans celles qui permettront de protéger l’héritage d’Otton lll19. Adalbéron meurt le 23 janvier 989. Gerbert en est très affecté. Il écrit : « J’ai cru que le monde retournait au chaos, j’en ai presque perdu le goût de l’étude. »
Adalbéron avait désigné Gerbert comme son successeur au siège épiscopal de Reims, mais, pour des raisons politiques, Hugues Capet nomme Arnoul (fils bâtard de Lothaire III). Gerbert en devient le secrétaire. Arnoul a prêté serment de fidélité à Hugues Capet, mais complote en faveur de Charles de Lorraine et ouvre les portes de la ville à ses troupes qui profanent la cathédrale. Après de nombreuses péripéties et la destitution d’Arnoul, Gerbert devient archevêque de Reims, en 991, sur décision du roi, mais contre la volonté de Jean XV (985-996) qui soutient Arnoul.
Les fonctions de secrétaire du roi qu’exerçait également Gerbert furent interrompues (on ne sait pas exactement à quelle date). À partir d’avril 988, Gerbert se fait le défenseur des Carolingiens. Louis V est mort, le 22 mai 987. Hugues Capet a été couronné en juin. Il couronne (avec l’aval d’Adalbéron) son fils Robert le jour de Noël de la même année. Pourtant, il reste un prétendant carolingien au trône de France, Charles de Lorraine, le frère de Lothaire III. Le 8 avril 988, Adalbéron et Gerbert sont à la cour de Théophano, l’impératrice régente. Ils y rencontrent Charles de Lorraine dont il est possible que Théophano soutienne les prétentions au trône de France. Or, Adalbéron appartient à la famille impériale et Gerbert, toujours abbé de Bobbio - et en tant que tel comte de l’Empire - est vassal de l’empereur. La morale féodale veut qu’en cas de conflit d’intérêt, la fidélité aille au suzerain le plus élevé dans la hiérarchie. En l’espèce, il s’agit du défunt Otton II, que représente Théophano. Donc, si elle leur a demandé de soutenir les prétentions de Charles, Adalbéron ne peut guère refuser et Gerbert, lui, ne le peut en aucun cas.
Il semble que le soutien impérial accordé à Charles de Lorraine n’ait pas duré. Dès août 988, Adalbéron, dans une lettre adressée à ce dernier, refuse très diplomatiquement de lui accorder son soutien, et en automne, il le combat, au côté de Hugues Capet. Cette double allégeance de Gerbert explique qu’il n’ait pas perdu la faveur de Hugues Capet et que, dès la fin de l’épisode de Reims, il soit redevenu son secrétaire.
C’est lui en effet qui fut chargé par le roi de convoquer le synode qui devait destituer Arnoul, fixé en l’abbaye Saint-Basle de Verzy, près de Reims, en juin 991. C’est également au cours de ce synode qu’il sera nommé archevêque de Reims.

Le futur pape excommunié ?

Le roi de France avait demandé au pape la destitution d’Arnoul. Les lettres écrites par Gerbert n’avaient pas reçu de réponse.
Une fois Arnoul destitué, Jean XV proteste. Il ordonne que son siège lui soit rendu. Cette exigence entraîne l’organisation du synode de Chelles (993), présidé par le roi Robert ll20.
Il n’en est pas de même du très productif Guillaume de Malmesbury (v. 1090-v. 1143), également cité par Picavet. Avec lui, la rumeur devient « fait historique ». Le chroniqueur bénédictin affirme que dès que Gerbert connut le « bivium de Pythagore » (l’arithmétique et la géométrie), ennuyé par la vie monastique, il s’enfuit en Espagne pour étudier, chez les Sarrasins, l’astrologie et autres sciences de cette nature. Qu’il apprit avec eux à interpréter le chant et le vol des oiseaux'11 ainsi que l’art d’évoquer les ombres des morts. En Espagne, poursuit Malmesbury, Gerbert vit chez un philosophe musulman. Il lui achète tous les livres de sa bibliothèque, sauf un que le musulman cachait sous son traversin. Ce livre « contenait tout ce que l’on peut savoir ». Gerbert séduit alors la fille du Sarrasin, puis, en accord avec elle, enivre son père, vole le livre et s’enfuit. Le Sarrasin le poursuit, en interrogeant les astres12. Mais Gerbert a conscience du danger, il se suspend à une poutre sous un pont, de manière à ne toucher ni l’eau ni la terre, ce qui désoriente son poursuivant. Il atteint la mer, appelle le diable par magie et lui jure un hommage éternel s’il lui permet d’échapper à son ennemi...
Au cours de ce synode, Gerbert et de nombreux évêques français prennent position pour l’indépendance de l’Eglise de France vis-à-vis de Rome. Jean XV s’oppose à ce qui est considéré comme la première tentative de gallicanisme. Il réunit un synode, à Aix-la-Chapelle, au cours duquel il décide de convoquer les évêques de France à Rome. Aucun d’eux ne se rendra à cette convocation.
Léon, le légat du pape (nommé spécialement par Jean XV pour régler cette affaire en 995) convoque un synode à l’abbaye de Mouzon (Ardennes). Gerbert sera le seul évêque ayant participé au synode de Saint-Basle à s’y rendre pour plaider sa cause. Il reconnaît sans conteste la primauté du pape, mais il affirme que ce dernier n’a pas à intervenir directement dans les affaires de sa province, le concile de Nicée ayant défini les rôles des conciles provinciaux. La mort de jean XV survient peu après. Beaucoup d’historiens modernes pensent que le futur Sylvestre II y a été excommunié. Selon le moine Richer, qui raconte les débats en détail, il fut menacé d’être interdit de communion et de sacerdoce, et, devant ses protestations, fut seulement interdit de messe jusqu’au prochain synode qui continuerait de juger cette affaire et se tiendrait à Reims, en l’abbaye de Saint-Rémi, huit jours après la Saint-Jean-Baptiste. En fait, il aura lieu à Soissons, et deux autres synodes seront réunis sans que de véritable décision soit prise.
Gerbert se rend à Rome en 996, à l’occasion du couronnement d’Otton III (le 21 mai). Il plaide sa cause auprès du nouveau pape, Grégoire V (996-999), celui-ci maintient les positions de son prédécesseur. Gerbert capitule, ce qui lève la menace d’excommunication qui pèse sur sa tête et celle de tous les évêques ayant participé au concile de Saint-Basle.
Hugues Capet meurt le 24 octobre 996. Robert le Pieux, qui a divorcé de Suzanne 21 en 992, épouse Berthe de Bourgogne vers la fin de l’année 996. Ce mariage est illégal du point de vue du droit canon. Dans l’espoir de s’attirer la bienveillance du nouveau pape, le roi annule la sentence du synode de Saint-Basle, libère l’archevêque Arnoul et le restaure sur le siège épiscopal de Reims. Gerbert se réfugie en Allemagne auprès d’Otton III. Ce dernier lui demande de l’instruire. Presque aussitôt, l’empereur doit se rendre à Rome, accompagné de Gerbert, car Crescentius le Jeune (ancien patrice de Rome) a chassé Grégoire V et installé un antipape, Jean XVI (lire l’article L’Église et le monde en l’an 1000). En avril 998, les soldats d’Otton s’emparent de l’antipape. L’empereur restitue le trône pontifical à Grégoire V, et nomme Gerbert archevêque de Ravenne.




  • (1) La Marche d’Espagne, que les armées de Charlemagne (800-814) avaient enlevée se composait du comté de Barcelone auquel se rattachaient ceux de Girone, de Besalu, d’Urgel et de Ribagorça
  • (2) Fils du seigneur d’Aurillac, Géraud (855-909) fonda l’abbaye de cette ville et lui légua tous ses biens. Patron de la Haute-Auvergne, il est fêté le 16 octobre.
  • (3) Élève de Gerbert à Reims à partir de 972, on lui doit une chronique, connue sous le nom de Histoires, écrite entre 991-998, et qui s’étend de 882 à 998. C’est une des rares sources sur le règne de Hugues Capet.
  • (4) Les chiffres ghubar sont la variante nord-africaine des chiffres hindis, les chiffres arabes en étant la variante moyen-orientale (in Michel Soutif, La diffusion de la numérotation décimale de position).
  • (5) in Gerbert, un pape philosophe d’après l'histoire et d’après la légende, François Picavet, 1897. Lire sur le site de la B. N. F.
  • (6) L’Abaque désigne pendant l’Antiquité et jusqu’à la Renaissance une tablette à calculer, fonctionnant sur des principes proches de celui du boulier.
  • (7) À Reims, Gerbert fit réaliser un abaque de 27 colonnes, doté de 1000 caractères (des jetons portant des chiffres). On peut estimer que te résultat d’un calcul peut aller jusqu’à 10300, soit 10 suivi de 299 zéros. L’instrument avait donc une puissance de calcul comparable à celle de nos actuelles calculettes.
  • (8) Lorsque les jetons ne portent pas de chiffre, l’abaque est très pratique pour effectuer des sommes et des différences, mais la division et la multiplication y sont des opérations très délicates.
  • (9) Otton Ier est roi de Francie orientale (Allemagne) et roi d’Italie à partir de 936, couronné empereur des Romains en 962. Ces différents titres recouvrent en fait les mêmes pouvoirs politiques.
  • (10) La Francie occidentale correspond, à peu de choses près, à la France actuelle, moins la Bourgogne, la Lorraine et la Provence qui appartiennent au royaume de Bourgogne, et donc à l’Empire.
  • (11) Selon Hincmar, archevêque de Reims (vers 802-882), un ange, sous la forme d’une colombe, aurait apporté cette fiole à l’archevêque Rémi de Reims, pour oindre le front de Clovis lors de son baptême, en 496 (ou en 498).
  • (12) Règle monastique appliquée par les chanoines qui leur impose le port de l’habit ecclésiastique et une vie communautaire (dans un couvent) impliquant-à l’exemple des apôtres - la mise en commun de leurs biens.
  • (13) En fait, le roi choisit son chancelier, et la coutume veut qu’il nomme à ce poste l’archevêque de Reims. Cependant, Arnoul, qui succède à Adalbéron, n’occupera jamais cette charge. Entre 989 et 991, elle sera confiée à Renaud de Vendôme (archevêque de Paris), et, après l’épiscopat de Gerbert, à Roger de Blois.
  • (14) Arithmétique, musique, géométrie, astronomie.
  • (15) Cet instrument, outil indispensable à l’enseignement de la musique quand elle est considérée (c’est le cas au X' siècle) comme une branche des mathématiques, se compose d’une caisse de résonance munie d’une seule corde et de deux chevalets dont l’un se déplace sur une règle graduée.
  • (16) Sa défaite dans cette dispute est le dernier événement marquant de la carrière d’Otric qui était pourtant « le plus grand savant d’Allemagne » (in Picavet, Gerbert, un pape philosophe...). Il semble que c’est en partie à cause d’elle qu’il ne fut pas nommé par l’empereur évêque de Magdebourg.
  • (17) Colomban (v. 540-615), moine irlandais, évangélisa les populations campagnardes de Gaule, d’Helvétie et de Lombardie. Il fonde le monastère de Bobbio en 614.
  • (18) Des chroniqueurs de l'époque prétendront que c’est sa femme Théophano qui l’a empoisonné.
  • (19) La situation de l’empire est très complexe, le pouvoir impérial a été fragilisé par plusieurs défaites militaires d’Otton II. À sa mort, en 983, Otton III est couronné roi des Romains, à l’âge de 3 ans. Sa mère, l’impératrice Théophano, assure la régence jusqu’à sa mort en 991, puis c’est au tour de sa grand-mère, Adélaïde, jusqu’à sa majorité (15 ans), qu’il atteint en 995. Ce n’est qu’à partir de cette date qu’il exerce réellement le pouvoir et est couronné empereur.
  • (20) Associé au pouvoir dès 987 par son père Hugues Capet, Robert II le Pieux est roi de France de 996 à 1031.
  • (21) Mère du comte Baudouin IV de Flanfre




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