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Les textes et illustrations contenues sur ce site sont protégés par les lois sur le droit d'auteur (sauf indication contraire). Pour citer cet article : Jean-Luc caradeau, www.caradeau.fr, 2016 - Innocent le pape de la chasse aux sorcières -Innocent VIII fut le pape de la chasse aux sorcières, il fit aussi condamner Pic de la Mirandole par l'Inquisition... Article publié sous le pseudonyme d’Yves Leclerc dans le n°7 de Histoire des papes et des saints – Février-Mars 2010. Revu et complété avant publication sur ce site.
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Innocent le pape de la chasse aux sorcières

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«  Elles sont pour partie hérétiques, […] ; d'aucunes sont scandaleuses et offensantes pour des oreilles pieuses ; la plupart ne font que reproduire les erreurs des philosophes païens [...] d'autres sont susceptibles d'exciter l'impertinence des juifs ; nombre d'entre elles, enfin, sous prétexte de philosophie naturelle veulent favoriser des arts ennemis de la foi catholique et du genre humain » Innocent VIII cité par Yves Hersant, Biographie, préface à De la dignité de l'homme (Pic de La Mirandole), Éditions de l'Éclat, 1993.

Médaille représentant sixte IV
Innocent VIII

Médaille représentant Innocent VIII(0)


Un pape rigide, hostile au platonisme et à la culture hébraïque qui confia à l'inquisition le soin de réprimer la sorcellerie

Partisan de l’Inquisition, Innocent VIII (1484-1492) impose une rigueur religieuse impitoyable. Il a une intense activité diplomatique souvent bénéfique, mais ce que l’Histoire ne lui pardonne pas, outre ses mœurs et sa vénalité, c’est d’avoir été le premier pape à nouer des relations avec l’Empire ottoman.


Le serment non tenu des cardinaux

Sixte IV meurt le 12 août 1484, dans sa 71e année, après avoir tenu le Saint-Siège 13 ans et 5 jours. Le 29 du même mois, les cardinaux lui donnent pour successeur Jean-Baptiste Cibo, dit le cardinal de Melfe (Monte Sant'Angelo), noble génois, grec d'extraction. Il est intronisé le 12 septembre, et prend le nom d'Innocent VIII, en mémoire d’Innocent IV, également natif de Gênes.
Selon Simonde de Sismondi (Histoire des républiques italiennes du Moyen Âge – Furne et Ce éditeurs, Paris, 1840), Innocent VI avait publié en 1353 une constitution déclarant qu'aucun engagement, aucun serment prêté d’avance ne peut limiter l'autorité pontificale, parce que les cardinaux, lorsque L’Église est privée de son pasteur, n'ont plus d'autre autorité que celle d'en nommer un nouveau.
Pourtant, une nouvelle fois, le conclave, qui s'assemble à la mort de Sixte IV, veut imposer ses conditions au futur pape. Les cardinaux sont bien plus préoccupés par leurs intérêts que par ceux de l’Église. Ils exigent avant tout l’augmentation de leurs propres revenus, aucun d’eux ne devant avoir moins de quatre mille florins de rente. Cette somme devra être complétée par la Chambre apostolique si leurs bénéfices ecclésiastiques ne leur procurent pas ce revenu. En outre, leur protocole stipule qu'aucun d'eux ne peut être frappé par une censure, une excommunication ou un jugement criminel, si la sentence qui le frappe n’est pas sanctionnée par les deux tiers des voix du Sacré Collège. Enfin, ils limitent leur nombre à vingt-quatre, le futur pape ne devant faire aucune promotion avant qu’ils ne soient réduits au-dessous de ce nombre. Ils stipulent aussi que le souverain pontife ne doit plus élever à la pourpre cardinalice un homme âgé de moins de trente ans; ni prendre plus d'un cardinal dans sa famille. Enfin tous ceux qui seront nommés devront avoir été reçus auparavant docteurs en théologie ou en droit, à la réserve des seuls fils ou neveux de rois. Ces derniers devront néanmoins avoir reçu une instruction suffisante. Quant au pape, il devra désormais gouverner de concert avec les cardinaux, dans toutes les occasions importantes, en particulier lorsqu'il s'agira d'aliéner quelque fief de l’Église. Ses bulles n’auront de force qu'autant qu'elles seront sanctionnées par les deux tiers des suffrages du Sacré Collège. Tous les cardinaux présents prêtent serment avant d’entrer dans la salle du conclave.
Ce sont là de vaines résolutions, et Innocent VIII, une fois élu, s’estimera délié du serment qu’il a prêté, puisque celui-ci est contraire au droit canon.

Nouveau conflit entre les Colonna et les Orsini

Ce conclave est, pour la rivalité entre les Orsini et les Colonna, une nouvelle occasion de s’exprimer. Réuni le 26 août, il se divise donc en deux clans. Le premier, mené par le cardinal Rodrigo Borgia, futur Alexandre VI (1492-1503), est appuyé par les Orsini, alorsb qu’à la tête du second, soutenu par les Colonna, se trouve le cardinal Giuliano Della Rovere. Ce dernier – qui est le futur Jules II (1503-1513) – sait qu’il n’a guère de chances de réunir sur lui les suffrages. Avec le soutien des cardinaux dévoués au roi de Naples, il fait donc élire (1) le cardinal Cibo que ce souverain considère comme l’une de ses créatures, car il avait été élevé à la cours d’Alfonso, son père, et c’est de lui que Jean-Baptiste Cibo avait reçu son premier évêché. Les auteurs du temps [dont Stefano Infessura (1435-1500), dans son Diario della cita di Roma] prétendent, probablement à juste titre, que les transactions menées par le cardinal Della Rovere au profit du futur pape ne furent pas exemptes de simonie. Ils en voient la preuve dans les nombreuses et importantes libéralités accordées par ce dernier à de nombreux cardinaux dès son élection. Ces assertions ne peuvent être considérées comme des faits historiques. Il n’existe aucune preuve écrite de ces transactions.

Pape marié ou pape adultère ?

Les historiens modernes** prêtent à Innocent VIII deux enfants illégitimes : Teodorina et Franceschetto. Son contemporain Stefano Infessura lui en attribue sept avec différentes femmes. Celui qui était surnommé Franceschetto, l’aîné de ses fils, sera l’ancêtre des ducs de Massa et Carrara (aujourd’hui Massa-Cararra en Toscane) de la maison Cibo. Cette promotion fut la conséquence d’un mariage célébré en novembre 1487, arrangé par le pape, avec Madeleine, fille de Laurent de Médicis (1449-1492) dit le Magnifique***. Philippe Simonnot dans Les papes, l’Église et l’argent (Bayard, 2005) relève que « Madeleine est à peine pubère alors que Cibo est un quadragénaire débauché ». À cette occasion, il promet à Laurent de Médicis un chapeau cardinalice pour son fils Jean de Médicis, futur Léon X (1513-1521).
Il différera cette nomination jusqu’en 1489, Jean étant alors âgé de 13 ans. Innocent VIII lui imposera de ne pas siéger au Sacré Collège avant d’avoir 16 ans. Il confiera aussi à un banquier marié à l’une de ses filles les finances du Saint-Siège (Simonde de Sismondi). Selon un autre historien du XIXe siècle, l’abbé Rohrbacher***, avant de recevoir les ordres sacrés, Giovanni Battista Cibo avait eu ses sept enfants d’un mariage légitime… Ces divergences entre les auteurs indiquent que finalement on connaît peu de détails de la vie privée de ce prélat avant son accession au pontificat et que, même ses contemporains, étaient mal renseignés sur cette question.
En ce qui concerne sa carrière, c’est un peu plus précis. Il a fait ses études à Padoue, puis à Rome. Dans cette ville, il jouit de la faveur du cardinal Calandrini, le demi-frère de Nicolas V (1447-1455). En avril 1467, Paul II lui confère l’évêché de Savone que Sixte IV (1471-1484), en 1472, échangera contre celui de Molfetta. Devenu l’ami du neveu de Sixte IV, le cardinal Giuliano Della Rovere, il fait une carrière rapide à la Curie. En 1473, il est nommé cardinal prêtre titulaire de Santa Balbina - qu'il échange par la suite contre Santa Cecilia. C’est à ce titre qu’il participera au conclave.

Les Turcs préparent l’invasion de l’Italie

Un nouveau pape se doit de traiter immédiatement la croisade contre les Turcs, toujours souhaitée et jamais entreprise. Innocent VIII, parce que se sont les divisions entre les princes d’Europe qui font obstacle à ce projet, veut les pacifier. Selon l’abbé Rohrbacher ***, il ne cesse de leur expliquer que les guerres entre les princes chrétiens ne servent qu'à ruiner leurs États et à les affaiblir face aux infidèles entraînant ainsi la perte « d'une infinité d'âmes, de même que celle des corps et des biens de leurs sujets ». Ces sages conseils sont sans doute écoutés avec respect par les souverains, mais totalement dépourvus d’effet.
Le pape redouble d’efforts quand il apprend, dès la première année de son pontificat (2) que Bajazet II (1481-1512) prépare une formidable armée dans le but d’envahir l’Italie. Innocent VIII écrit alors aux diverses puissances d’Italie pour les avertir de cette menace, ainsi qu’aux souverains espagnols afin qu’ils mettent leur royaume en état de défense. Il contacte également le grand maître des chevaliers de Rhodes pour lui demander de veiller sur l’île de Chio.
Aux mesures diplomatiques s’ajoutent des préparatifs militaires. Innocent VIII fait équiper lui-même une flotte de soixante galères et de vingt vaisseaux de haut bord, pour prévenir toute tentative de débarquement dans les États de l'Église. Il fait simultanément munir de troupes et de vivres les villes de la Marche d'Ancône, par où les Turcs peuvent pénétrer en Italie. Deux ans plus tard, le souverain pontife doit faire face à la trahison d'un certain Boccolino (3). Ce dernier a promis à Bajazet de lui livrer toute la Marche d'Ancône, pourvu qu'il lui envoie dix mille hommes. Le sultan s’empresse d’accepter et le renégat se rend maître d’Osimo (Marches d’Ancône). Le pape assiège la ville, sans pouvoir la prendre. Il décide donc de négocier avec Boccolino et il obtient le retrait de ses troupes contre une importante somme d’argent (4), grâce au crédit de Laurent de Médicis. Le traître se retire à Florence, puis à Milan où il est pendu(4) – même source qu’à la note (2).

Des indulgences pour les défenseurs de la Pologne

Lors de son élévation au cardinalat, Francesco della Rovere jouit d’une véritable réputation de sainteté. Au XIXe siècle, l’abbé Rohrbacher***, souvent proche de l’hagiographie, se référant à la Vita Sixti IV de Muratori(2) écrit : « Sa vie était si régulière et si édifiante, que son palais ressemblait plutôt à un monastère qu'à l'habitation d'un prince de l'Église »… Cette bonne réputation ne résistera cependant pas à son pontificat. Après seulement quatre jours de conclave, Francesco della Rovere est élu par 12 voix sur 18 avec l’appui du cardinal Bellarion – qu’il avait connu à Bologne et qui admirait son érudition – et celle des cardinaux « promilanais ». Ce dernier appui lui fut peut-être** apporté par les manœuvres de son neveu Pietro Riario. Néanmoins, il dut son élection avant tout à sa culture théologique, à sa rectitude et à ses qualités de médiateur. Au cours de cette même année, la Pologne étant menacée par les troupes de Bajazet, Innocent VIII publie un « bref aux Nations voisines ». Il les exhorte à secourir ce royaume, accorde une indulgence plénière à tous ceux qui lui prêteront assistance, et déclare excommuniés ceux qui mettraient directement ou indirectement obstacle à sa défense.

Projet de croisade

Dès 1486, Bajazet avait préparé une armée pour attaquer le soudan (équivalent de sultan) d’Égypte. En 1488, cette armée (prétendue forte de 80 000 hommes) pénètre dans les terres de ce dernier. Elle est défaite par les Mamelouks au mois d’août en traversant la Caramanie (ancien nom d’une région méridionale de la Turquie). Après avoir pris les villes d’Adana (Cappadoce, actuellement Turquie) (5) et de Tarse (Cilicie, actuellement Grèce), elle est vaincue au pied du mont Amanus (actuellement Nur Da¤lar›, sud-est de la Turquie). Cette défaite met l’Empire ottoman en difficulté, d’autant qu’au même moment, la flotte turque est détruite par une tempête. En ces circonstances opportunes, Innocent VIII tente, sans succès, d’engager les nations européennes dans une croisade contre Bajazet.

Un traité entre le pape et le Sultan !

Cet échec le conduira à négocier avec Bajazet II et à conclure avec lui un traité. De fait, Bajazet II, dès son accession au trône, est entré en conflit avec son demi-frère Djem (les Occidentaux à l’époque l’appellent Zizim). Ce dernier, vaincu en 1482, s’est réfugié auprès des chevaliers de Rhodes qui, prudemment, l’ont envoyé vivre en France dans l’une de leurs commanderies. Bajazet estime que son trône est en danger tant que son frère est vivant. Il offre aux chevaliers de Rhodes et au roi Charles VIII des privilèges et des richesses immenses pour qu’ils lui livrent Djem. Sans succès ! Le roi et le grand maître partagent un certain sens de l’honneur. Faute de pouvoir organiser une croisade, le pape veut négocier avec le sultan. Il demande donc à Charles VIII de lui faire envoyer Djem. Le proscrit sera la pièce maîtresse des négociations. À défaut d’une victoire militaire, Innocent VIII remporte une victoire diplomatique. Il obtient de Bajazet II le versement d’un tribut annuel de 40000 ducats au Saint-Siège et d’un autre du même montant au roi de France, ainsi que la remise d’une relique inestimable : la Sainte Lance (6). Il obtint aussi, probablement, la suspension des opérations militaires en direction de l’Europe (bien qu’aucun auteur ne le précise). Tout cela contre l’assurance que Djem ne quitterait pas la péninsule italienne. Djem mourra à Naples en 1495, vraisemblablement empoisonné sur ordre du sultan (7).

L’affaire du royaume de Naples

Naples est encore un royaume féodal que Ferdinand Ier gouverne avec brutalité. Il est de la famille d’Aragon et il faut se souvenir que sa couronne est revendiquée par la maison d’Anjou, de même que Milan est revendiquée par le roi de France. Il s’est rapproché du Saint-Siège, a marié l’une de ses filles à un neveu de Sixte IV (lire l’article sur Sixte IV) et a obtenu à cette occasion la dispense du cens dû à Rome pour l’ensemble de son royaume à des conditions que, selon Innocent VIII, il n’a pas respectées. En 1485, les barons de Naples se révoltent contre Ferdinand. Le pape, les Vénitiens et les Génois leur apportent leur soutien. C’est la volonté du roi de priver la ville d’Aquila dans les Abruzzes de ses libertés communales qui déclenche le conflit. En 1485, sur l’ordre de Ferdinand Ier, la ville est occupée par les troupes napolitaines commandées par le duc de Calabre (Alphonse, fils de Ferdinand et héritier du trône). Les autorités municipales protestent en vain. Le 25 octobre, elles ordonnent aux bourgeois de s’armer et d’expulser les troupes royales, et donnent la ville à l’Église en demandant que leurs libertés communales soient préservées. La famille des Lalli, comtes de Montorio, alliée aux Colonna, jouissait sur cette ville d’une autorité comparable à celle que les Médicis exerçaient sur Florence. Innocent VIII accepte l’offre des autorités municipales et, par les fiefs des Colonna, fait passer des troupes dans la ville. Il prend sous sa protection le comte et la comtesse de Montorio et il invite les barons napolitains à s’unir pour préserver leurs libertés dans une confédération qu’il dirigera. La guerre est donc commencée entre, d’une part, le pape allié aux barons napolitains et, d’autre part, Ferdinand Ier soutenu par Louis Sforza, duc de Milan et Laurent de Médicis. Ferdinand et ses alliés prennent à leur solde le seigneur de Piombino et tous les capitaines de la maison Orsini (rivale des Colonna). Dès le mois de novembre, ils attaquent les États pontificaux.
De son côté, le pape cherche des alliés en Italie et en France. Il lève les censures dont Sixte IV avait frappé la ville de Venise, qu’il invite à s’engager à ses côtés. Il offre par ailleurs à René II (1473-1508), duc de Lorraine (petit-fils du roi René Ier d’Anjou et héritier de la maison d’Anjou), l’investiture de la couronne de Naples. Mais René II est en difficulté et doit renoncer à entreprendre cette expédition. Le 8 mai 1486, les troupes du pape et de Venise sont défaites, les Orsini et leurs partisans déclenchent des émeutes dans Rome. Les cardinaux pressent Innocent VIII de terminer cette guerre. Ferdinand II d’Aragon (1474-1516) (8) et Isabelle de Castille (1474-1504) se joignent aux cardinaux. Ferdinand est en effet roi de Sicile et il craint que les musulmans ne profitent des troubles dans le sud de l’Italie pour faire diversion en envahissant cette île (ce qui l’affaiblirait dans sa guerre contre le royaume de Grenade). Ils se proposent donc comme médiateurs et leurs envoyés concluent avec Naples une paix dont les termes sont très favorables aux États pontificaux. Le traité est signé à Rome le 11 août 1486. Ferdinand Ier, dès le 10 septembre 1486, viole les conditions du traité. Il fait arrêter et exécuter les barons napolitains. Le 10 octobre, il soumet Aquila et en expulse les troupes papales. Enfin refuse de régler le cens dû à l’Église.
Innocent VIII ne réagit pas à ces violations et la plupart des historiens le lui reprochent. Nous pensons pour notre part que la situation dans la ville d’Osimo doit compter dans cette absence de réaction. Cependant, en 1489, le pape excommunie Ferdinand Ier et fait appel au roi de France qu’il invite à conquérir le royaume de Naples. Ce n’est que sous la pression de la France que Ferdinand Ier, en 1492, finit par revenir à une attitude plus conciliante, quelques mois seulement avant la mort d’Innocent VIII survenue durant la nuit du 25 au 26 juillet 1492.

Une importante activité diplomatique

Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille continuent la reconquête de l’Espagne. Ils bénéficient d’un crédit à la cour papale dont aucun souverain n’avait joui auparavant.
Le 2 janvier 1492, le royaume de Grenade tombe et les derniers musulmans sont expulsés d’Espagne. La victoire des souverains ibériques est célébrée dans toute l’Europe et particulièrement à Rome comme un triomphe de la chrétienté. Innocent VIII leur accorde le titre de « rois catholiques ». En Angleterre, Henri VII (1485-1509), après avoir gagné la guerre des Deux-Roses monte sur le trône. Le pape le reconnaît comme roi légitime par droit d’héritage et de conquête.
En s’appuyant sur les Annales ecclésiastiques de Raynald (2), l’abbé Rohrbacher*** prête à Innocent VIII une intense activité diplomatique. Cette source employant souvent des titulatures imprécises (9), nous n’avons rien pu vérifier : « L'an 1485, il prie Jean Basile, duc des Moscovites, de ne point porter la guerre en Livonie, attendu que celte province est du droit apostolique; et il presse le roi Jean de Danemark, de Norvège et de Suède, de s'opposer au Moscovite (Raynald, an 1485, n. 16). La même année, dans une lettre à l'archiduc d'Autriche, il dit qu'il est défendu par le droit d'employer l'épreuve du fer chaud dans les jugements, et qu'il faut y procéder suivant les saints canons et les lois impériales (Ibid., n. 20). La même année encore, il confirma la paix entre le roi d'Écosse et ses sujets, et envoya un internonce (10) à Liège pour y apaiser les troubles civils (Ibid., n. 47 et 51). L'an 1486, les sept électeurs de l'Empire germanique prièrent Innocent de confirmer le choix qu'ils avaient fait de Maximilien, fils de l'empereur Frédéric IV, pour roi des Romains »
La plupart des historiens écrivent que le cardinal Guiliano Della Rovere domina la politique d’Innocent VIII. Ce fut peut-être le cas en matière de politique italienne et de politique extérieure, mais c’est peu probable en matière religieuse. En effet, les Della Rovere sont partisans d’une théologie platonicienne (lire les articles sur Sixte IV et la chapelle Sixtine), alors qu’Urbain VIII est à l’origine de la condamnation des 900 thèses de Pic de la Mirandole (11), lesquelles n’auraient probablement pas suscité l’indignation du futur Jules II.

Un pape intransigeant qui développe l’Inquisition

Le 30 septembre 1486, Innocent VIII envoie une lettre à l’évêque de Brescia par laquelle il lui ordonne d’enjoindre aux tribunaux civils de Lombardie d’exécuter les jugements de l’Inquisition « sans appel, et sans les revoir nullement, dans le terme de six jours après qu'ils en auront été légitimement requis, sous peine d'excommunication » (12). Le 5 décembre 1484, il promulgue la bulle Summis desiderantes affectibus (Désirant par les sentiments les plus élevés) autorisant l'Inquisition à agir en matière de sorcellerie et fait rédiger le manuel destiné aux inquisiteurs qui se préoccuperont de cet aspect particulier, le Marteau des sorcières (Malleus maleficarum) des inquisiteurs Henri Institoris et Jacques Sprenger qui paraîtra en 1486.

Jean Pic de la Mirandole
Jean Pic de la Mirandole (1463-1494) est un jeune érudit passionné par l’étude et la philosophie, qui parlerait vingt-deux langues… Nommé protonotaire apostolique à l’âge de dix ans, ses parents, qui le destinent aux ordres, l’envoient étudier le droit canon à Bologne. Passionné de philosophie, il renonce au droit et va poursuivre des études de philosophie à l’université de Ferrare. C’est là qu’il fait la connaissance de trois personnages avec qui il restera ami toute sa vie : Ange Politien (un humaniste proche des Médicis), le poète Girolamo Benivieni et le jeune moine dominicain Savonarole (un ascète violemment antihumaniste). Il se rend ensuite à l’université de Padoue puis, en 1485, à celle de Paris, à l’époque la plus prestigieuse université de théologie d’Europe. On pense que c’est dans cette ville qu’il entreprend de rédiger les 900 thèses qui lui vaudront tant d’ennuis.
Protégé par Laurent de Médicis
En 1486, il est à Florence et fait la connaissance de Laurent de Médicis et de Marsile Ficin (1433-1499), auteur entre autres de la Théologie platonicienne de l'immortalité des âmes et traducteur de nombreux textes grecs dont le Corpus Hermeticum). Le savant et son mécène sont fascinés par l’érudition de Pic. Laurent le Magnifique le prend sous sa protection et Pic de la Mirandole devient l’un des membres de l’Académie platonicienne fondée par Cosme de Médicis (1389-1464). Pic est passionné par les thèses platoniciennes et les reprend dans beaucoup de ses propositions. Il étudie aussi la Kabbale et le Talmud. D’ailleurs, lorsqu’il se rend à Rome pour publier ses 900 thèses – en 1486 – elles sont intitulées : Conclusiones philosophicae, cabalasticae et theologicae (Conclusions philosophiques kabbalistiques et théologiques). Il a le projet de défendre ces propositions face à des savants venus de toute l’Europe dans un débat public.
Condamné par l’Inquisition
Innocent VIII s’en émeut, interdit le débat et charge une commission de théologiens d’examiner les thèses une par une. Pic les défend devant la commission. Treize d’entre elles sont condamnées. Il s’engage à les retirer mais, parallèlement, il écrit une apologie dédiée à Laurent de Médicis pour les défendre (publiée en 1489). Cette fois, le pape institue un tribunal d’Inquisition, qui force Pic à retirer cet ouvrage. En outre, le pape déclare : « Elles sont pour partie hérétiques, […] ; d'aucunes sont scandaleuses et offensantes pour des oreilles pieuses ; la plupart ne font que reproduire les erreurs des philosophes païens [...] d'autres sont susceptibles d'exciter l'impertinence des juifs ; nombre d'entre elles, enfin, sous prétexte de philosophie naturelle veulent favoriser des arts ennemis de la foi catholique et du genre humain » (Yves Hersant, Biographie, préface à De la dignité de l'homme, Éditions de l'Éclat, 1993). Il est vrai que Pic reconnaît la réalité de la magie, reprochant seulement à celle de son temps « que l’Église condamne, n’est point fondée sur la vérité, puisqu’elle dépend des puissances ennemies de la vérité » et critique l’astrologie de son temps parce qu’elle a perdu les clés de celle de l’antiquité (Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, vol. II, tome XII, chap. CIX).
De même, Pascal se moque de lui dans les Pensées, ainsi que de tous ceux qui veulent discourir de « toutes choses connaissables ». Cependant Pic est un homme de son temps et ses propositions reflètent bien la pensée des membres de l’Académie platonicienne de Florence, laquelle représente le sommet de la culture de l’époque et inspirera largement les fresques voulues par Jules II pour la chapelle Sixtine (lire l’article sut chapelle Sixtine). À la suite de sa condamnation, Pic s'enfuit en France, où il est arrêté à la demande du nonce apostolique, et il est emprisonné à Vincennes. Il devra sa libération à l’intervention, auprès de Charles VIII (1484-1498) de plusieurs princes italiens, agissant à la demande de Laurent de Médicis. C’est encore ce dernier qui obtiendra du pape l’autorisation de faire revenir Pic à Florence. Plus tard Pic abandonnera les idées humanistes et la philosophie platonicienne pour apporter son soutien à l’austère réforme voulue par Savonarole et à son projet de « république chrétienne et religieuse » que l’entrée des troupes françaises en Toscane début novembre 1494, suivie d’un soulèvement populaire le 9 de ce mois, lui permettra d’instaurer huit jours seulement avant le décès de Pic (17 novembre).
 


Indulgence pour des criminels civils

Les intérêts financiers de l’Église poussent Innocent VIII à une indulgence coupable envers des criminels civils. Simonde de Sismondi cite à ce propos le Diario de Infessura : « Le pape ou ses ministres leur vendait des bulles de rémission, par lesquelles leurs offenses, et celles d'un nombre déterminé de leurs complices, étaient abolies ; et lorsqu'on reprochait au vice-camérier cette vénalité de la justice, il répondait en parodiant les paroles de l'Évangile : Le Seigneur ne veut point la mort du pécheur, mais plutôt qu'il paye et qu'il vive ».

Le marteau des sorcières
Le pape Jean XXII par sa bulle Super Illius Specula (Par-dessus cette observation ou cette lueur d’espoir) (2), publiée en 1326, classe la sorcellerie parmi les hérésies. Cependant la « chasse aux sorcières » ne prendra de véritable ampleur qu’au XVe siècle. Elle est lancée en 1584 par la bulle Summis desiderantes affectibus d’Innocent VIII. En 1586, la publication du Malus maléficarum (Le marteau des sorcières), qui décrit les pratiques réelles ou supposées des sorcières et des sorciers, met le feu aux poudres dans toute l’Europe. Les victimes seront principalement des femmes (à 80%), des marginaux (gens du voyage, vagabonds, bergers), des curés de campagne… Ces catégories y sont soigneusement énumérées. Notons que, parmi les condamnés, certains sont de vrais criminels, car sont intégrés à la sorcellerie les actes de cannibalisme précédés ou non de crime, ainsi que la plupart des crimes liés à la sexualité. La chasse aux sorcières fera entre le XVe et le XVIIe siècle un nombre indéterminé de victimes. La fourchette habituellement donnée est de cinquante mille à cent mille en additionnant l’activité des tribunaux catholiques et protestants durant cette période. Mais, tout comme celles des victimes de l’Inquisition, ces estimations sont purement hypothétiques. En France, dès 1625, la Sorbonne (la faculté de théologie la plus influente d’Europe), répondant à des questions posées par le procureur du roi d’Orléans à propos d’un procès en sorcellerie, fait précéder ses réponses d’un préambule en français qui commence par ces mots : « Premièrement si les crimes sont impossibles… Ou bien si ce qu’ils confessent est possible… ». Le reste du document énumère ces crimes et démontre qu’ils sont impossibles « parce que le diable n’a pas de corps ». Cependant, les docteurs – prudents – se gardent bien de conclure et citent à l’encontre de leurs propre raisonnement les principaux démonologues du temps. Quinze ans, plus tard, en 1640, probablement en se basant sur plusieurs documents de ce type issus de la Sorbonne, un « arrêt sans appel » du Parlement de Paris interdit à tous les tribunaux subalternes de France de procéder à « l’instruction et au jugement de procès criminel des accusés de crime de sortilège ». Cet arrêt met fin à la chasse aux sorcières en France, et elle cessera dans les autres pays d’Europe au cours des cinquante années suivantes. Le bien-fondé des procès en sorcellerie a été contesté dès les premières années du XVIe siècle par de nombreux humanistes.
 


Le clergé romain corrompu

Le clergé romain se montre à l’époque si corrompu que le pape doit republier le 9 avril 1488 une constitution de Pie II (1458-1464) qui interdit aux clercs de tenir « des boucheries, des auberges, des maisons de jeu, […] de prostitution, de se faire, […], entremetteurs […]. Si, avertis par trois fois, ils n'abandonnaient pas cette vie honteuse, le pape les privait du droit de décliner les tribunaux séculiers, et d'invoquer le bénéfice du clergé dans les causes criminelles où ils pourraient être compromis ».
La corruption va si loin que Dominique de Viterbe (scribe apostolique), et son complice François Maldente, fabriquent de fausses bulles, par lesquelles Innocent VIII permettait, pour de l'argent, les désordres les plus honteux. En 1490, la fraude est reconnue, les deux faussaires sont arrêtés, leurs biens sont confisqués et ils sont exécutés.

Innocent VIII jugé sévèrement par l’Histoire

La plupart des historiens jugent sévèrement Innocent VIII. Il hérite d’une situation financière qui s’aggrave avec les dépenses engendrées par son intense activité diplomatique et la continuation de la rénovation de Rome entreprise par son prédécesseur. Il tente d’y remédier par différents expédients, en vendant des indulgences ou en créant d’innombrables charges inutiles à la Curie. À notre avis, il n’a rien résolu, mais il a réussi à ne pas laisser l’Église dans un état pire que celui où il l’avait trouvée. Surtout, il a retardé l’éruption de violence sans précédent en Italie qui éclatera à sa mort.



(0) Source : infographie à partir d'une illustration de : http://www.1911encyclopedia.org/Rosary and http://encyclopedia.jrank.org/RON_SAC/ROSARY_ Lat_rosarium_.html
(1) Le cardinal Della Rovere, le neveu de Sixte IV, voulait faire élire un pape « qu'il puisse dominer »*.
(2) L’abbé Rohrbacher*** citant en référence les Annales ecclésiastiques de Raynald. Sous cette abréviation, les auteurs du XIXe siècle désignent l’ensemble des Annales ecclésiastiques de Baronius (1538-1596) dont Oderico Rinaldi (1595-1671) a complété les tomes XIII à XXII (années 1198 à 1565).
(3) Selon Simonde de Sismondi, il s’agit de Boccolino Guzzoni († 1494) qui, à la suite d’une révolte, s’était déclaré seigneur de cette ville. Les troupes du pape, conduites par le cardinal Guilliano Della Rovere assiégèrent en vain la ville avant l’arrivée de la garnison turque promise par Bajazet. Laurent de Médicis proposa ses bons offices et délégua l’évêque d’Arezzo auprès de Boccolino Guzzoni en vue de le persuader de vendre la ville au pape. Le marché fut conclu pour la somme de 7000 florins.
(4) Arrêté dès son arrivée et pendu sans jugement (Simonde de Sismondi).
(5) Le territoire dominé par l’Égypte comprend à l’époque la partie sud de la Turquie jusqu’à Adana.
(6) Cette relique est censée avoir percé le sein du Christ lors de la crucifixion. Il ne faut pas sous-estimer son importance économique.
(7) Simonde de Sismondi rapporte que durant son séjour à Rome Djem partageait la table du pape et que plusieurs tentatives d’empoisonnement furent déjouées. Notons qu'en arrivant au pouvoir, les sultans ottomans avaient coutume de faire exécuter tous leurs frères et demi-frères.
(8) Roi de Sicile (1469), Roi de Naples (1504), Roi de Castille et León (1506), Roi de Navarre (1512).
(9) Le nom donné au duc des Moscovites ne correspond pas à celui que nous connaissons comme régnant à l’époque (Ivan III). De même, il existe à l’époque deux personnages portant le titre d’archiduc d’Autriche : Frédéric Grosses lèvres, futur Frédéric IV du Saint Empire et Sigismond régent du Tyrol.
(10) Représentant pontifical auprès d'un gouvernement étranger, qui assure par intérim des fonctions de nonce.
(11) Alexandre VI (Rodrigo Borgia) le libérera des censures et restrictions imposées par Innocent VIII.
(12) Simonde de Sismondi citant « Bullarium Romanum. Innocentii VIII Constitutio decima. Apud Raynald. annal. Eccles. 1486, T. XIX, p. 377 »


Bibliographie
* J. N. D. Kelly, Dictionnaire des papes, Brepols, 1994.l'acheter sur Amazon
** Dictionnaire historique de la papauté, Fayard, 2003. L'acheter sur Amazon
*** Abbé Rohrbacher (1789-1856) : Histoire universelle de l'Église catholique. T. 11 par Rohrbacher; continuée jusqu'à nos jours par M. l'abbé Guillaume,... ; nouv. éd. par monseigneur Fèvre, Letouzey et Ané, Paris (BnF, XIXe siècle). Lire sur le site de la B. N. F.
**** Simonde de Sismondi – Histoire des républiques italiennes du Moyen Âge tome 7 (éd. 1826 [1807-1818]) de J.C.L. Simonde de Sismondi. Éditeur : Furne et Cie (Paris) Date d'édition : 1840 Lire sur le site de la B. N. F.












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