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Monde occulte

Le monde vu à travers l'ésotérisme, site personnel de jean-Luc Caradeau

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Les textes et illustrations contenues sur ce site sont protégés par les lois sur le droit d'auteur (sauf indication contraire). Pour citer cet article : Jean-Luc caradeau, www.caradeau.fr, 2016 - Un grand auteur de la Renaissance devient le pape défenseur de la chrétienté contre la menace musulmane. -Pie II, auteur de livres érotiques se fait le défenseur de la chrétienté contre la menace musulmane. Article publié sous le pseudonyme d’Yves Leclerc dans le n°5 de Histoire des papes et des saints – Août-septembre 2009.
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Un grand auteur de la Renaissance devient le pape défenseur de la chrétienté contre la menace musulmane.



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«  XIV. À Corinus
En pissant, Hélène avait rempli la moitié du pot que tu as tout entier reçu sur la tête, Corinus ;
Là, Andromaque et Philomèle ont versé leur chaude liqueur et Lesbie a confié son breuvage raffiné à ce vase ;
Là, Daphné et d’autres tendres jeunes filles ont pissé :
Ce flot d’urine a teint ta tunique...
Ah, quel crime odieux ! la violette et le lys,
c’est l’odeur qu’aurait dû exhaler ce pot de chambre à ton nez délicat. De quoi te plains-tu ? Un amant l’aurait payé très cher et peut-être aurait-il bu l’eau sortie de ces vessies.
» Eneas silvius Piccolomini (futur pape pie II), Oeuvres érotiques1, Cinthie.



Pie II fut le premiers de ces papes humanistes qui marquèrent la Renaissance

Juriste, diplomate, humaniste, le futur Pie II est simultanément secrétaire du pape, de l’antipape et du roi germanique. Cette expérience lui sert pour déployer, pendant son court pontificat (1458-1464), une activité énergique autant vis-à-vis des souverains que du clergé.
L’agitation qui suivit à Rome la mort de Calixte III fut sans lendemain. C’est dans la liesse populaire que fut accueillie l’élection d’Enea Silvio Picco-lomini, et les quelques membres du clan Borgia qui n’avaient pas fui la ville sainte, dont le neveu du défunt, Rodrigo de Borja (qui occupe jusqu’à son élection comme pape sous le nom d’Alexandre IV dei492 11503 le poste de vice-chancelier du Saint-Siège, en quelque sorte te premier ministre puisqu’il n’y a pas de chancelier), conservent leurs postes.
Treize jours après la mort de Calixte III, le 19 août 1458, le conclave élit Enea Silvio Piccolomini. Il sera intronisé le 3 septembre sous le nom de Pie II. Issu d’une famille noble mais appauvrie de Corsignano (qu’il renomme plus tard Pienza), près de Sienne. Il a été nommé cardinal prêtre du titre de Sainte Sabine par Calixte III.

Les cardinaux veulent limiter les pouvoirs du pape
À la mort de Calixte III, le Saint-Siège n’est vacant que douze jours.
Pendant le conclave, dix-huit cardinaux rédigent quelques articles destinés à faire prêter serment à celui d'entre eux qui sera élu et à soumettre certaines de ses décisions à l’approbation des cardinaux réunis en consistoire. En voici les principaux :
  1. Le Pape ne transférera pas la cour de Rome d’une province à l'autre.
  2. Il ne nommera pas de nouveaux cardinaux à la demande des souverains.
  3. II observera l'ordonnance du concile de Constance en ce qui concerne le nombre et la qualité des cardinaux.
  4. II ne donnera aucune provision d'Église, de cathédrale ou d'abbaye, soit en titre soit en commande.
  5. II n'insérera dans aucune bulle la clause « du consentement de nos frères » qu'il ne l'ait demandé et obtenu.
  6. II n'accordera à aucun prince ou prélat la possibilité de nommer à aucune prélature ou bénéfice.
  7. II n'aliénera ni n'inféodera aucune terre de l'Église.
  8. II ne créera pas de nouveaux impôts et n'augmentera pas les anciens.
Les cardinaux s’assembleront tous les ans pour vérifier que le pape observe ces articles. S’il y manque, Ils l'admonesteront jusqu'à trois fois.
Ils ont aussi quelques revendications financières :
Il fera verser à chaque cardinal cent florins par mois jusqu'à ce qu'ils aient par ailleurs quatre mille florins de revenus... **


Le futur pontife secrétaire de l’antipape

Le parcours du personnage est étonnant : enfant, il travaille aux champs. Adolescent, il fait des études à Sienne et à Florence, pendant lesquelles il acquiert une solide culture humaniste. C’est d’ailleurs un écrivain de talent connu sous le nom de Æneas Sylvius. Il est l’auteur d’œuvres historiques telles l'Historia Bohemica (histoire de la Bohème), de son autobiographie et outre une importante correspondance, de contes dits érotiques1 que certains critiques, tant dans le fond que dans la forme ont rapproché de ceux de Boccace2***.
C’est aussi un brillant juriste, et c’est à cela qu’il doit de devenir à 26 ans le secrétaire du cardinal Dome-nico Capranica, archevêque de Fermo qu’il accompagne au concile de Bâle. À ce concile, dont il devient le secrétaire, il déploie ses talents d’orateur et se montre un adversaire acharné du pape Eugène IV (1431-1447) - et de la tradition de l’Église. Ce concile avait été convoqué par le pape Martin V (1417-1431) en 1424 pour 1431 et présidé par le cardinal Cesarini. Son décret Sacrosancta avait placé l'autorité d'un concile au-dessus de celle du pape. Le concile fut transféré en 1437 à Ferrare puis en 1438 à Florence par Eugène IV. Cependant il continua comme « anticoncile » jusqu’en 1439 à Bâle. Le 5 novembre 1439, le concile de Bâle dépose Eugène IV et élit un antipape, Amédée VIII duc de Savoie, qui prend le nom de Félix V (1439-1451). Lire l’article sur le grand schisme d’Occident dans le n°2 de la revue [article écrit par un autre auteur, non disponible sur le site]. Enea Silvio Piccolomini sera son secrétaire, mais prendra rapidement ses distances avec le concile de Bâle et ses positions antipapistes. Pendant ce temps, il effectue de nombreuses missions diplomatiques dont il s’acquitte avec succès.
En 1440, Frédéric III d’Autriche qui vient d’être couronné roi des Romains3 passe par Bâle et refuse, malgré de nombreuses pressions, de rendre à Félix V les hommages dus au souverain pontife. Si l’empereur rend hommage à Félix V, ce dernier devient le pape légitime. Cet incident sème le trouble dans l’esprit de Piccolomini. Il écrit : «Nous sommes alors venus à penser, que peut-être nous avions pris une mauvaise voie, puisqu'un futur empereur restait dans le doute. Frédéric et toute la Germanie étaient neutres : nous résolûmes d'embrasser leur parti, afin de passer au moins par le milieu, s'il fallait quitter un extrême pour l'autre. »***

Poète, humaniste, juriste et diplomate

Il suit Frédéric à sa cour et est nommé « poète impérial ». Le futur empereur lui propose également de devenir son secrétaire, charge qu’il n’accepte qu’après avoir obtenu l’accord de Félix V. Il devient un ami intime du chancelier de Frédéric, Caspar Schlick, dont il met en scène les aventures amoureuses dans son roman Lucrèce et Euryale et sa pièce légère Chrysis. Il doute de lui-même et surtout de ses convictions passées. À ce propos, il écrit dans une lettre : « J'irai, du côté où iront le Roi et les électeurs, et je n'aurai pas plus de confiance en moi-même que dans les autres. ». À ce poste de secrétaire ou de protonotaire, il mène une activité diplomatique intense mais continue de se préoccuper des difficultés de l’Église. En particulier, on sait par l’une de ses lettres qu’il soutient le projet de Charles VII qui est de réunir un congrès des princes qui choisirait entre l’un des deux papes car, écrit-il, personne « n'hésiterait à reconnaître le Pape auquel tous les princes obéiraient. Nous avons tous la même foi que nos princes, et nous ne méconnaîtrions pas seulement le Pontife, mais le Christ lui-même, s'ils le méconnaissaient. » (in Dictionnaire des papes de j.N.D. Kelly**. Il se rend à Rome, obtient une audience d’Eugène IV et le pardon de ses fautes. Le souverain pontife est certainement fort satisfait, car bientôt Enea Silvio Piccolomini est élevé à la dignité de secrétaire apostolique. À ce moment, il est à la fois secrétaire du pape, de l’antipape et du futur empereur, et il faut certainement un bien grand talent pour satisfaire trois autorités aux intérêts aussi divergents... D’ailleurs, la situation est unique dans l’histoire. Il restera le secrétaire de Félix V jusqu’en 1445.
De fait, il semble que Piccolomini pousse Frédéric à abandonner sa neutralité et à reconnaître Eugène IV. Parallèlement, il expose au pape la nécessité de faire quelques concessions. Il sera de fait l’artisan de la restauration de l’alliance entre l’Empire et la papauté. C’est lui d’ailleurs qui rédigera la bulle mettant fin au schisme en 1447**.
Alors qu’il est encore laïc, il a un enfant illégitime avec une Anglaise rencontrée à Strasbourg... Kelly** prétend qu’il avait eu plusieurs bâtards et avait mené une vie dissolue jusqu’en 1445. Pour d’autres auteurs, au contraire, ses condisciples de l’université lui auraient prêté une chasteté de moine***.
Il est ordonné le 14 mars 1446 (1447 selon les calendriers modernes). Nicolas V (1447-1455), qui avait été son protecteur du temps où il était évêque de Bologne -probablement pour le remercier des services rendus à l’Église - le nomme évêque de Trieste la même année puis de Sienne en 1450**. Tout en assumant sa charge épiscopale, il continue de mettre ses talents de diplomate au service de l’Église et de Frédéric. Le 18 décembre 1456, Calixte III (1455-1458), à la suite d’une négociation réussie avec Alphonse V, roi d’Aragon et de Naples (1416-1458) le nomme cardinal... Il n’est prêtre que depuis dix ans.

la couverture du livre
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Les œuvres érotiques du futur Pie II, éditées pour la première fois en 1468, soit quatre ans après sa mort, eurent un grand succès. Cette page est extraite d’un livre publié en 1493, Lystoire de Eurialus et Lucresse, vrays amoureux, selon pape pie. Rassemblés sous le titre Œuvres érotiques (présentation et traduction par Frédéric Duval, Brepols, 2003), ces poèmes se présentant sous forme de lettres, sont plus l’expression d’un jeu littéraire et poétique que des textes à caractère érotique. On est loin des discours osés d’Ovide, de Boccace et plus loin encore de La vie des femmes galantes de Brantôme.
Seule la lettre à Connus, en forme d’épigramme, s’en rapproche : «... En pissant, Hélène avait rempli la moitié du pot que tu as tout entier reçu sur la tête, Connus ; Là, Andromaque et Philomèle ont versé leur chaude liqueur et Lesbie a confié son breuvage raffiné à ce vase... ». Mais elle est complètement atypique. Nous soupçonnons d’ailleurs - en raison du grand nombre de personnages mythologiques cités, parfois dans un conteste assez surprenant - que certaines de ces lettres ont un caractère stéganographique et traitent de tout autre chose que d’amour.


Une croisade pour secourir les chrétiens d’Orient

Pie II sera évidemment un pape politique. À l’époque, le grand problème de l’Europe, ce sont les Turcs qui l’attaquent sur plusieurs fronts. La guerre sainte qui, du temps des premiers califes, a converti par le fer l’Orient, l’Afrique et l’Espagne, s’attaque à nouveau au nord. C’est la préoccupation prioritaire du nouveau pape et, pour unir l’Europe, il reprend son idée d’un congrès des princes. Il en fixe le lieu : Mantoue, et la date : 1459. Il contacte tous les souverains d’Etirope en les pressant d’être présents, si possible, en personne, à cette réunion. Il compte sur trois d’entre eux pour donner l’exemple : Charles VII de France (1422-1461), Frédéric III et l’électeur Mathias Corvin, roi de Hongrie (1458-1490) et prétendant au trône de Bohème. Il émet même le 14 octobre 1458 une « bulle de croisade » Le terme employé est impropre, mais compréhensible par tous4).
Pour parvenir à ses fins, il lui faut apaiser les troubles en Italie et réconcilier le Saint-Siège avec Alphonse d’Aragon, et donc donner l’investiture du royaume de Naples à son fils naturel Ferdinand. Cette démarche, évidemment, mécontente le duc René d’Anjou (lui aussi prétendant au trône de Naples) et Charles VII.
Le 21 janvier 1459, le pape part pour Mantoue, s’y rendant par petites étapes. Il passe le 22 février par sa ville natale, Corsigni, la renomme Pienza* et l’érige en ville épiscopale5. Il est à Sienne le 24 et y séjourne jusqu’au 23 avril. C’est dans cette ville qu’il apprend que Reginald Peacock, évêque de Chichester (1450-1457), théologien, docteur de l’Université d’Oxford, répand des doctrines qui contredisent celles de l’Église. Ce prélat aurait prétendu « qu'on n’était pas obligé de s'en tenir aux décisions de l'Église romaine, que l'Église même universelle peut errer dans ce qui est de la foi, et avait erré souvent; qu'il n’est pas nécessaire de croire que le corps de Jésus-Christ soit réellement dans l’eucharistie*». On peut voir dans le discours attribué à Reginald, comme dans les débats du concile de Bâle, des signes avant-coureurs du mouvement qui au siècle suivant deviendra la Réforme. Le pape ordonne à Thomas Bour-chier, archevêque de Cantorbéry (1454-1486) de réunir un concile en vue de la déposition de Reginald. Ce dernier est déposé, se rétracte et ses œuvres sont livrées aux flammes. Il meurt peu de temps après. Pie II, alors qu’il est toujours à Sienne, tente aussi de régler un conflit entre le peuple de Silésie et le roi de Bohème. Il se rend ensuite à Florence où il assiste aux funérailles de l’archevêque Antonin6 et est magnifiquement reçu par Cosme de Médicis7, puis enfin, en passant par Bologne et Ferrare, il arrive à Mantoue le 27 mai. Il reçoit dans cette ville les ambassadeurs de Thomas Paléologue, prince grec, frère du dernier empereur de Constantinople Constantin XI (1448-1453), et despote de la Morée (Pélopon-nèse)8, en conflit armé avec les Turcs et avec son frère, l’apostat Démétrios, allié aux Turcs. Arrivent aussi les ambassadeurs de Chypre, de Rhodes et de Lesbos, d'Albanie, d’Epire, de Bosnie et tous les confins d’lllyrie9 pour demander du secours contre les Turcs. Ils viennent évidemment pour participer au congrès que Pie II ouvre le 1er juin. Celui-ci veut une croisade pour secourir les chrétiens d’Orient, ceux des Balkans et préserver les frontières de l’Europe. Le congrès est un échec. Certes, l’Allemagne consent à lever des troupes et on décide collectivement d’une guerre de trois ans, mais Charles VII ne veut pas y participer et, pendant que l’on prépare la guerre sainte à Mantoue, des conflits naissent en Europe. L’Allemagne entre en guerre contre la Hongrie (déjà menacée par les Turcs), L’Angleterre est déchirée par la Guerre des deux Roses, La France s’unit à l’Aragon pour porter la guerre en Catalogne, Jean, fils de René d’Anjou, tente de reconquérir le royaume de Naples... Le chrétienté se déchire quand elle devrait s’unir devant la menace islamique 10.

Mahomet II, le conquérant poète, parlant le grec et le latin, amateur d’art et de sciences
Mahomet II ou Mehmet Il le Conquérant, septième sultan de l’empire ottoman, règne de 1444 à 1446, puis de 1451 à 1481.
Prince cultivé, amoureux des arts (il fait venir à sa cour des artistes italiens), écrivant des poèmes en turc et en grec; composant des chansons, il s'intéresse aussi à la philosophie, aux sciences, à l'astronomie et à l’astrologie. Il sait le latin. Sous son règne a lieu le siège de Constantinople (1453) et la chute de l’empire byzantin. C’est un stratège remarquable, mais il laisse une réputation de cruauté tant vis-à-vis de ses sujets que de ses ennemis, sur laquelle en général les auteurs modernes insistent peu. Il se fait remarquer par le recours fréquent à la disposition du droit islamique qui veut qu'une promesse contraire à l'intérêt de l’Islam ne peut lier les fidèles, et que le sultan peut abolir ses propres traités et ceux de ses prédécesseurs.
La lettre à Mahomet II
Une chose est certaine, Pie II l’a écrite et l’a lue au Sacré Collège. En revanche, la plupart des historiens pensent qu’elle n’a jamais été envoyée. Extrait :
« Voulez-vous devenir le plus puissant des mortels ? Que vous faut-il pour l’être demain ! bien, peu de chose assurément, ce qu'on trouve sans le chercher, quelques gouttes d'eau baptismale. Prince, un peu d'eau, et nous vous déclarons empereur des Grecs et de l’Orient, de l’Occident même, s'il est besoin. Jadis débarrassés d'Astolphe et de Didier° par les bons offices de Pépin et de Charlemagne, nos prédécesseurs Etienne, Adrien, Léon, couronnèrent leurs libérateurs : faîtes comme Charlemagne et Pépin, nous ferons comme Léon, Adrien. »
(°) Etienne, roi des Lombards (749-756), Didier, roi des Lombards (757-774).


Une bulle pour interdire « un abus détestable »

Pie II doit faire face à des troubles en Italie. Il est contraint de quitter Mantoue pour rétablir la paix dans ses États. Cependant, avant de quitter la ville il publie la bulle Execrabilis destinée rétablir l’ordre dans l’Église. La bulle est datée « à Mantoue le 18 janvier 1459 (18 janvier 1460 selon nos calendriers actuels) » : « ...s'est glissé de nos jours un abus détestable [...] certains esprits rebelles, [...] ont l'audace d'appeler au futur concile des jugements du Pontife romain, [...]. Quiconque n'est pas ignorant dans le droit, peut connaître combien cet abus est contraire aux saints canons, et combien, il est nuisible à la république chrétienne; [...]. Les puissants oppriment les faibles [...] on fomente la rébellion contre le premier Siège, [...] or renverse toute la discipline ecclésiastique, ainsi que l'ordre de la hiérarchie... Voulant donc éloigner cette peste [...] nous condamnons ces sortes d'appels, nous les réprouvons [...] ». Il annule toutes les décisions qui auraient pu être prises à la suite de tels appels ainsi que celles qui pourraient être prises à l’avenir et excommunie ceux qui auraient interjeté l’appel ainsi que ceux qui adhéreraient à des décisions en résultant. Plus grave, cette excommunication ne pourra être levée que par le « pontife romain à l’heure de la mort ».
Cette bulle est certes contraire aux opinions qu’il professait lors du concile de Bâle, mais elle s’inscrit dans la droite ligne du texte de sa rétractation. Le pape viendra facilement à bout des troubles d’Italie 11, mais aggravera le conflit entre le Saint-Siège et la France en exigeant le retrait de la Pragmatique sanction de Bourges (qui va dans le sens du concile de Bâle - lire l’encadré). Ce texte sera abrogé par Louis XI (1461-1483), et il en avertira le pape par une lettre en date du 27 novembre 1461, donc dès les six premiers mois de son règne.

Le roi de France et l’empereur ne cèdent pas face au pape

Louis XI, en effet, n’a pas, vis-à-vis de la politique religieuse, la vision gallicane de son père. Ainsi, lors des obsèques de Charles VII, avant la messe, le nonce apostolique, évêque de Terni, prononce une absolution pour lever l'excommunication qui, prétend-il, a été encourue par le défunt, comme auteur de ta Pragmatique. Louis ne relève pas l’insulte faite à son père. Cet incident aurait persuadé le pape que le dauphin était favorable à l’abrogation de la Pragmatique. Ici, les versions diffèrent. Selon l’abbé Rhorbacher”, Pie II écrit à Louis XI qui a pour conseiller Jean Jouffroy, évêque d’Arras (1453-1462), et le roi répond par une lettre fort respectueuse qu’il abolit la Pragmatique. Selon E. Leber1***, le pape écrit à jean Jouffroy, qui persuade le roi d’abroger ce texte. Peu importe, après l’abolition du texte, Jean Jouffroy écrit successivement deux lettres au pape. Dans ta première, il lui annonce que te roi abolit ta Pragmatique sans condition et dans la seconde que cette abolition sera définitive si le pontife veut bien abandonner te parti de Ferdinand d’Aragon à Naples et se déclarer pour la maison d’Anjou, ce que te roi a « extrêmement à cœur » parce qu’il vient de promettre sa fille en mariage au petit-fils de René d’Anjou, roi de Sicile (prétendant au trône). Comme Pie II maintient sa position, Louis XI publie une série de décrets rétablissant certaines dispositions de la Pragmatique. Puisque le pape ne cède pas au roi, le roi cède au Parlement de Paris qui lui a adressé une lettre de remontrances lui rappelant que ses ancêtres et particulièrement Saint Louis avaient œuvré pour maintenir les libertés de l’Église gallicane.
Le pape rencontre aussi des obstacles en Allemagne. Il excommunie le duc Sigis-mond du Tyrol en raison de son hostilité ouverte aux réformes mises en oeuvres dans son diocèse par Nicolas de Cues, évêque de Brisen (aujourd’hui Bres-sanone, Italie), se querelle avec Diether d’Isemburg, archevêque de Mayence qui a pris le parti de Georges Podebrady, roi de Bohème (1458-1471), lequel veut remplacer Frédéric III comme roi des Romains. Tous deux, en dépit de la bulle Execrabilis en appellent à un concile général (réunissant tous les évêques de l’Empire). L’Église d’empire, oppose au pape la même résistance que l’Église gallicane.

Principaux articles de la Pragmatique Sanction
On convoquera des conciies-généraux° de dix ans en dix ans; on les regardera comme ayant leur autorité immédiatement de Jésus-Christ; le pape sera obligé de s'y soumettre. Les Églises feront les élections de leurs prélats°°, il n'y aura plus de réserves ni de grâces expectatives°°° par le moyen desquelles les papes donnaient à des étrangers les meilleurs bénéfices du royaume; on ne pourra appeler au pape, omisse medio d'une sentence de l'ordinaire°°°°; les causes mineures se termineront dans les provinces, excepté celles des églises immédiatement soumises au saint Siège; on abolira les annates°°°°° ; on réglera [au niveau local] les peines des concubinaires tant, ecclésiastiques que laïcs, la possession triennale d'un bénéfice sera un titre suffisant; enfin, on défendra d'excommunier les villes, les bourgs ou les paroisses, avant que d'avoir procédé dans les formes à l'excommunication des personnes°°°°°°.
  • ° Réunissent les évêques du royaume - le concile de Bâle prévoyait des conciles œcuméniques.
  • °° Jusqu'à la réforme grégorienne les prélats sont élus par le clergé local, puis en raison des pouvoirs séculiers attachés à leur charge, leur nomination est approuvée par le souverain (ils ont souvent rang et fonction de comte).
  • °°° La réserve était une déclaration du pape pourvoyant à telle cathédrale, telle dignité ou tel autre bénéfice quand il était vacant. Il était défendu au chapitre de procéder à l'élection, ou à l'ordinaire de conférer (par exemple à l'évêque d’attribuer une cure si elle faisait l'objet d’une réserve). De ces réserves spéciales, on passa aux générales et Jean XXII (1316-1334), par sa première règle de chancellerie, réserva toutes les cathédrales de la chrétienté. La grâce expectative est la promesse faite par le pape à un clerc, d’obtenir un bénéfice quand la charge sera vacante.
  • °°°° L'ordinaire désigne en langage ecclésiastique le supérieur immédiat. Ainsi, quand un curé dit « Je dépends de l’ordinaire » il fait référence à l’évêché. La clause interdit de faire appel directement au pape d’une sentence portée par un évêque ou un archevêque.
  • °°°°° Taxe égale à la première année des revenus d'un bénéfice (cure, épiscopat...) que la papauté exigeait de tout nouveau titulaire.
  • °°°°°° Interdit les excommunications collectives dont l’Église fit grand usage, par exemple pendant la croisade contre les Albigeois.
D’après le texte et les notes de Notices et traités particuliers relatifs à l’histoire de France [....] ***


L’ultime croisade

Cependant, ta grande préoccupation de Pie II reste tes affaires d’Orient. En rentrant de Mantoue, il séjourne à Sienne et y reçoit ta visite d’une délégation de l’Église d’Orient conduite par Moïse, archidiacre d’Antioche, qui représente les patriarches d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem. Cet envoyé annonce la soumission des Églises d’Orient au canon du concile de Constance qui décrète l’union de toutes les Églises chrétiennes sous l’autorité du pape. Il reçoit tes ambassadeurs de la ville de Monembasie (Monemvasia ou Malvoisie - Grèce) qui appelle le secours des croisés... Pie II accepte leur serment de fidélité et leur envoie un gouverneur et des vivres.
Vers le même temps, revient de sa mission en Orient le moine Louis de Bologne que te pontife a envoyé plaider pour une croisade auprès de différents princes. Il est accompagné des ambassadeurs de « David, empereur de Trébizonde (empire grec de Trébizonde, Trabzon Turquie), de Georges, roi de Perse12, des princes des deux Arménies, et de ceux de plusieurs autres princes dlOrient13 qui lui affirment avoir réuni une armée de cent mille hommes pour attaquer les Turcs par l’Orient quand les croisés les attaqueraient par l’Occident, et font état de nombreux alliés. Autrement dit, si le pape a échoué en Occident, il a réussi à coaliser les chrétiens d’Orient (ou du moins les ennemis des Turcs).
En octobre 1462, Pie II lance un nouvel appel à la croisade - encouragé en cela par un accord conclu entre Venise et la Hongrie qui unissent leurs forces contre les Turcs. Il lance l’anathème sur ceux qui achètent de l’alun au Turcs (établissant ainsi le monopole des mines de Tolfa, lire l’encadré sur Cosme de Médicis, page précédente) et donne rendez-vous aux croisés à Ancône, car, bien que cassé par l’âge et les infirmités, il prend la tête de la croisade, espérant ainsi faire honte aux souverains d’Europe. Son projet n’aboutira pas. Il prend la croix à Saint Pierre en juin 1464, arrive à Ancône à la mi-juillet et y meurt le 14 août.
La réussite n’a pas couronné les efforts de ce pape exceptionnel, qui est presque aussi atypique pour son temps que Sylvestre II pour le sien.
Le court pontificat (six ans) de Pie II marque un tournant dans l’histoire de l’Église : le pape aura, canoniquement de plus en plus de pouvoir et, dans la pratique, de moins en moins d’influence. À force d’empiéter sur le domaine des souverains, l’Église a perdu leur soutien et leur confiance. Cette tendance ne fera que s’accentuer au fil des siècles. Autant l’Æneas Sylvius du concile de Bâle pouvait plaire aux souverains autant ils rejettent le Pie II du Vatican. C’est le contraire de ce qu’il voulait dans sa bulle de rétractation où il demandait de « Rejeter Énée et d’écouter Pie ».
Cosme de Médicis, le banquier du Saint-Siège, une multinationale au XVe siècle
Fondateur de la dynastie des Médicis qui comptera trois papes et un cardinal, personnage primordial de la Renaissance italienne ayant vécu particulièrement longtemps pour l’époque (74 ans), Cosme (1389-1464) est surtout connu comme le mécène des artistes, le créateur de l’académie platonicienne, le généreux constructeur d’églises et de monuments divers, qui meurt la même année que Pie II. Mais Cosme est avant tout un homme d’affaires. Il possède :
  • À Florence une banque qu'il gère lui-même, créée par Giovanni di Bicci, son père. Prêts, escompte, change, dépôts, conseils et placements, rachats de créances. Les principaux clients sont le duc de Bourgogne, le duc de Calabre, le roi de Navarre et le marquis de Mantoue. Puis, à partir du concile de Florence (1439), il étend la clientèle de cette banque aux prélats grecs et à l'empereur de Byzance.
  • À Rome une banque gérée par le cousin Averardo assisté de son fils Giuliano, spécialisée dans les affaires de la curie romaine.
  • À Venise une banque gérée par Giovanni Portinori, consul des marchands florentins de la ville. En 1451, les Vénitiens expulsent tous les marchands florentins et mettent leurs biens sous séquestre. Il crée une banque à Milan qui récupère une bonne part des affaires traitées à Venise.
  • À Pise une banque dont la clientèle se situe en Provence et en Espagne. Une entreprise de construction de bateaux. Une compagnie de transport maritime entre l'Italie, la France et l'Espagne. En outre, Cosme possède une flotte qui navigue entre Pise et Alexandrie.
  • À Milan des fabriques de textile.
  • À Bruges une banque qui intervient surtout dans les opérations concernées par la foire de Champagne. Une compagnie d'importation de laine d'Angleterre.
  • À Londres une succursale de l’établissement de Bruges. Exportation de laine ; importation d'épices et de sucre ; une fabrique de vêtements ; une banque dont les clients principaux sont les rois d'Angleterre.
  • En Avignon une compagnie gérant des affaires de transports entre Genève et le sud, par le Rhône, à Marseille, Barcelone, Gènes et Pise.
  • À Genève une banque qui s’occupe presque exclusivement de la foire de cette ville.
  • À Anvers : fabrique de vêtements utilisant la laine anglaise.
  • À Lùbeck une compagnie, dirigée par un beau-frère de Cosme, Gherardo di Bueri, qui prête à la ville.
  • À Cracovie ce n'est qu’une agence dirigée par deux employés, le Florentin Léonardo Bartoli et le vénitien Pietro Bicorami. Elle collecte dans toute la Pologne, les dons destinés au pape et à l'Église.
Enfin il gère directement les mines d'alun de Volterra (découvertes en 1461) dont il vend la production dans toute l'Europe. Le pape perçoit personnellement un pourcentage sui ces ventes. C’est ce pourcentage que Pie II en 1462, consacrera entièrement ai financement de la croisade. Il atteint er moyenne 25 000 ducats d’or soit 9% de; revenus du Saint Siège entre 1462 et 1474 Le « réseau Médicis » assure l’exploitation de mines, et se charge de la commercialisation Notons que l’alun était stratégiquement indispensable à l’industrie textile et à celle de la verrerie, les deux plus importantes de l’époque.
Dans une lettre, Cosme envoie à son « Governatore » de la banque de Londres, des instructions très précises. Il indique dans que les crédits accordés aux princes doivent faire l'objet des plus sérieuses garanties et que toute avance de plus cinq cents livres ne peut être autorisée que par lui-même.
En revanche il fait confiance aux créateurs d’entreprises et aux marchands, précisant que la meilleure garantie qu’ils peuvent offrir réside dans leur désir de faire fructifier les crédits accordés.
Les taux sont les suivants :
  • pour les marchands et les créateurs d'entreprises, de 4 à 7 %.
  • Pour les princes et notamment le roi d’Angleterre, de 25 à 33 %.











(1) œuvres érotiques, présentation et traduction par Frédéric Duval. Brepols, 2003.
(2) Cardinal au titre de Sainte-Croix-de- Jérusalem (1444 - 1458), sous le nom de plume d’Aeneas Sylvius, le futur Pie II a écrit aussi de nombreuses autres œuvres : une cosmographie, des principes de rhétorique, une description de l’Écosse. C’est l’un des plus grands auteurs latins de son temps.
(3) Rappelons que ce titre est celui du roi de Germanie.
(4) Une croisade est un pèlerinage armé et le mot croisade ne fait pas partie du « vocabulaire de l’Église » ; en revanche elle invite les combattants à « prendre la croix ».
(5) D’autres auteurs situent cet acte en 1462.
(6) Saint Antonin (1389-1459), ordre dominicain, fêté le 10 mai.
(7) Lire l’encadré
(8) Après la chute de Constantinople (29 mai 1453), la Morée est la seule portion de territoire grec restée aux mains des Byzantins.
(9) Royaume situé sur les côtes orientales de l'Adriatique, correspondant à peu près à l'ouest de la Croatie, de (a Slovénie et de l'Albanie.
(10) L’empereur ottoman se considère comme le commandeur des croyants (calife) et les guerres de l’empire sont le Jihad.
(11) Une conjuration qui s'était dressée contre le pouvoir temporel des papes. Exécution du chef de la conjuration Tiburzio et des principaux meneurs, le 31 octobre 1460. D’autres provinces des États pontificaux s’étaient soulevées, mais nous n’avons trouvé aucun détail sur la façon dont ces conflits furent résolus.
(12) Nous n’avons pas réussi à situer le personnage, d’autant que (a Perse a été conquise par l’Istam au VIIIe siècle.
(13) Tous ces souverains sont impossibles à situer historiquement. À priori l’Arménie est déjà sous domination turque, mais cela ne prouve en rien l’irréalité de cet épisode.


Bibliographie
* Abbé Rohrbacher, Histoire universelle de l’Église catholique, Paris 1857 Lire sur le site de la B. N. F.
** J. N. D. Kelly, Dictionnaire des papes, Brepols, 1994.l'acheter sur Amazon
*** C. H. Verdière Essai surÆneas Sylvius Piccolomini. Lire sur Google Books

**** E. Leber, Notices et traités particuliers relatifs à l’histoire de France [....] Tome 3, Paris, 1838. Lire sur Google Books

***** Essai historique sur la puissance temporelle des papes... manuscrit anonyme découvert à Saragosse en 1809, publié en français en 1810 par Le Normand, Imprimeur-Libraire, rue des Prétres-Saint-Germain-l’Auxerrois. Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, J.- A.- C. Buchon, 1838. Philippe Simonnot, Les papes, L’Église et l’argent, Bayard, 2005. L'acheter sur Amazon












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