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Jean XIX impose la paix de Dieu - - article - French
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Jean XIX impose la paix de Dieu

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«  ...des cadavres furent déterrés en beaucoup d’endroits pour servir de repas ; un misérable osa même porter de la chair humaine au marché pour la vendre cuite.
Arrêté, il ne chercha pas à nier son crime, on le garrotta et on le jeta dans les flammes. Un autre alla dérober cette chair qu’on avait enterrée, la mangea et fut brûlé de même...
» Raoul Glaber.



Afin que « la papauté reste dans la famille », le puissant comte de Tusculum fait élire le frère cadet du défunt pape Benoît VIII, Romano, sénateur de l’Etat pontifical, mais laïc, qui n’a été ordonné qu’ensuite. Il prend le nom de Jean XIX (1024-1032).

Benoît VIII (1012-1024) meurt1 quelques semaines avant l’empereur et futur saint Henri (1014-1024)2, après un pontificat de douze ans. Il laisse à la chrétienté le souvenir d’un excellent pape, et dans Histoire universelle de l’Église catholique (1857) l’abbé Rhorbacher* écrit à son propos : « Sa conduite fut sans reproche, sa piété sans hypocrisie, son zèle pour la discipline et le bien de l’Église accompagné de prudence ; la modestie et la douceur étaient des traits saillants de son caractère. » Ce même auteur rapporte que, aussitôt après la mort de Benoît VIII, selon « des témoins dignes de foi » qu’il ne cite pas, Benoît serait apparu à l’évêque de Porto et à deux autres ecclésiastiques, pour les charger de faire dire à l’abbé saint Odilon de prier pour lui, car il était encore privé de la vue de Dieu par de sévères châtiments. De tels récits laissent penser que tous les ecclésiastiques du XIe siècle ne partageaient pas forcément l’admiration que l’abbé Rhorbacher témoigne à Benoît VIII, puisque leurs visions l’envoyaient au purgatoire...

La papauté doit rester dans la famille Tusculum

Quoi qu’il en soit, le comte de Tusculum entend bien que « la papauté reste dans la famille ». Il fait donc élire et introniser le frère cadet du défunt, Romano. C’est un laïc selon le chroniqueur contemporain des faits Raoul Glaber*** (985-vers 1047). ] C’est également l’avis des historiens actuels. J.N.D. Kelly** précise qu’il occupait les charges de « consul, dux et sénateur »3. Philippe Levillain, dans le ; Dictionnaire historique de la papauté, explique : « ...troisième fils de Grégoire de Tusculum et de sa femme Marie, était encore un laïc au moment de son élection ; sous le pontificat de son frère Benoît, il avait exercé, comme sénateur, des pouvoirs judiciaires dans l’État pontificat. (...) Son frère ainé Alébéric III, qui avait alors comme consul et dux les pouvoirs judiciaires du préfet urbain, prit des fonctions à la cour pontificale. » L’élection de Romano dut coûter encore plus cher au comte que s’il avait été prêtre... et fut probablement « très canonique » comme le voulait le futur saint empereur Henri(3)... Il prend le nom de Jean XIX. Mais est-ce certain qu’il était laïc ? L’abbé Rhobacher s’appuie sur une lettre de Fulbert de Chartres (960-1028) pour émettre des doutes sur l’assertion de Raoul Glaber4. En effet, Fulbert écrit à Jean XIX à l’occasion de son intronisation une lettre dont le ton, très élogieux, laisse entendre que les deux prélats se connais sent. Le savant évêque de Chartres ancien élève de Gerbert d’Aurillac à Reims) commence par ces mots : « Je rends grâces au Dieu tout-puissant, qui, suivant sa bonté ordinaire, a regardé favorablement votre humilité, ô Père ! et vous a élevé au faîte suprême de la dignité. ». La lettre fut portée en 1024, donc durant les neuf premiers mois du pontificat. Par ailleurs, Fulbert demande de refuser l’absolution au comte Rodolphe qu’il a excommunié pour s’être emparé de biens d’Église, avoir séquestré deux clercs, et en avoir tué un troisième.
Quant à l’abbé A. Sevestre ****, qui adopte les propos de Glaber dans le Dictionnaire de patrologie (1851), il prête, sans doute sur la foi d’un autre chroniqueur qu’il ne cite pas, une repentance à Jean XIX. Il écrit : « ...on dit qu’il ne tarda pas à reconnaitre le vice de cette promotion, et qu’il se retira dans un monastère pour y faire pénitence, refusant de remplir aucune espèce de fonction pontificale, jusqu’à ce qu’il eût été élu de nouveau par le clergé. ». Ces divergences de vue sur le passé De Romano nous laisse à penser qu’au moins pour ses contemporains les choses n'étaient pas claires ; sauf peut-être pour les Romains.
Fulbert de Chartres, saint, poète, musicien, juriste et savant
Peut-être d’origine italienne, Fulbert (960-1028), aurait été élève de Gerbert d’Aurillac - futur Sylvestre II - à l'éco-le épiscopale de Reims (lire les n°2 et n°3). Certains historiens actuels le contestent, parce qu'il n’existe aucun témoignage contemporain. En effet, la première affirmation du fait se trouve vers 1140 (Chronique de Saint-Maixent). Aucun document ne le prouve, mais on sait qu'il enseigne à Chartres, entre autres, l'utilisation de abaque de Gerbert. Pendant le pontificat de Sylvestre II, devint l'écolâtre de Chartres et c’est à lui que cette école cathédrale doit sa renommée. Poète et savant, il fut un partisan acharné de la réforme monastique de Cluny dont, rappelons-le, le modèle fut l’abbaye Saint-Géraud d'Auriilac). Il fut un familier et un conseiller d’Hugues Capet, puis de Robert Il qui le nomma archevêque de Chartres. Il vouait un culte à la Vierge, et écrivit à son propos dans l’un de ses sermons : « La bienheureuse Mère du Seigneur et toujours vierge Marie a été annoncée par les oracles avant de naître. Marquée d’événements prodigieux, elle est née de parents choisis d’En-Haut. Elle a splendidement brillé par ses vertus privilégiées ; elle a donné le jour au Sauveur qui l’a glorifiée au ciel ; et elle n’a jamais cessé d’exercer son parrainage en notre faveur, hommes de cette terre ». En outre il fut un grand juriste, tant en droit séculier qu’en canon. C’est l’un des ecclésiastiques les plus influents de son temps avec Odilon de Cluny (994-1049) et l’abbé Guillaume de Dijon5. Après l’incendie de la cathédrale de Chartres (dans la nuit du 7 au 8 septembre 1020), il fait appel, pour la reconstruire, à la générosité du comte Eudes, mais aussi de Richard de Normandie, de Guillaume d’Aquitaine et de Knut, roi de Danemark et d’Angleterre.

Jean XIX, qu’il ait été ou non laïque au moment de son élection, que le scandale qu’elle semble avoir suscité à l’époque ait été justifié ou non, dirigera l’Église avec une grande sagesse.

Le patriarche de Constantinople « pape d’Orient » ?

Pendant la première année de son pontificat jean XIX reçoit une ambassade de l’empereur d’Orient Basile II (lire encadré ci-contre) et du patriarche de Constantinople. Les Byzantins sollicitent du pape, pour le patriarche, l’autorisation de porter le titre de « patriarche universel d’Orient », comme le pape porte celui de « patriarche (ou pape) universel de tout l’Univers ». Jean XIX diffère sa réponse. La demande des Byzantins est connue bientôt dans toute l’Italie, puis dans toute l’Europe. Le souverain pontife a-t-il eu l’habileté d’organiser lui-même ces fuites ? C’est ce que pense, sans preuve, l’abbé Rhorbacher. Toujours est-il que de nombreux prélats Prennent la plume, que d’autres se rendent à Rome, pour le supplier de ne pas céder quoi que ce soit « de la primauté que Jésus-Christ avait accordé à l’Église romaine »... Ces nombreux courriers et ces visites permirent de donner aux Byzantins une réponse négative, sans créer d’incident diplomatique. Cette opinion, là encore, est contestée. Selon Raoul Glaber***, le pape est d’abord séduit par les riches présents qu’apporte la délégation venue d’Orient6, et ce sont les courriers qui lui parviennent de toute l’Europe et en particulier ceux des moines de Cluny et de l’abbé Guillaume de Dijon qui l’empêchent de céder aux revendications des Orientaux. Une seule chose est certaine : les ambassadeurs repartent à Constantinople sans avoir rien obtenu. J.N.D. Kelly, rapporte le récit de Glaber, mais le trouve « suspect ». Selon lui, il est impossible que la curie romain ait admis un tel marché, mais il ajoute : « il rapporte peut-être, sous une forme embrouillée une tentative des autorités de Constantinople pour arriver à un accord avec Rome au sujet des sphères d’influence réciproques des deux métropoles ». Nous irons plus loin que lui ! C’est la dernière tentative de négociation des Byzantins. Faute d’avoir obtenu satisfaction, ils cesseront désormais de citer le nom du pape au cours de la messe. Le Grand Schisme de 1054 fut donc consommé de fait en 1024, et à partir de cette date, le patriarche de Constantinople ne reconnaît plus l’autorité du pape.
L’empereur byzantin Basile II, vrai chef du parti Crescentius ?
Depuis l’avènement de l’Islam, l’Empire byzantin n’avait cessé de perdre des territoires, en Orient du fait des conquêtes musulmanes, en Occident à cause de sa faiblesse qui avait contraint les empereurs francs à intervenir en Italie pour protéger le Saint-Siège. À partir de 945, le mouvement s’inverse pour un temps, et atteint son apogée avec Basile II (960-1025). Il est surnommé le Bulgaroctone, parce qu’il reconquiert et soumet la Bulgarie (qui s’était déclaré royaume indépendant en 893), provoquant de nombreux massacres. Il a une attitude tolérante vis-à-vis de l’Église bulgare (de rite slave) et du clergé arménien, auquel il restitue le droit d’appeler à la prière en frappant une planche de bois plutôt que de sonner les cloches, comme voulait le leur imposer le métropolitain Sébaste. Durant son règne effectif de 49 ans cinq patriarches se succéderont sur le siège patriarcal de Constantinople.
On sait que l’empereur nomma Sisinnios II (996- 2998) et qu’il fit élire Eustache (juillet 1019-1025) qui était le protopapas de la chapelle impériale ; (l’aumônier du palais), car les empereurs d’Orient ne s’immisçaient pas moins dans les affaires religieuses que ceux d’Occident. faute de documents, quelles furent les raisons de ces ingérences. On peut penser qu’elles étaient motivées par les longues vacances du siège patriarcal (4 ans entre Sisinnios et son prédécesseur). Cependant, il existait à l’époque un triple conflit entre les moines, le patriarcat et le pouvoir impérial. Basile, voulant y mettre fin, au début du patriarcat de Sisinnios, négocie avec le pouvoir ecclésiastique et convient de ne plus exiger du patriarche une soumission totale comme c’était le cas auparavant. En échange, le patriarche renonce à cette union spirituelle avec Rome que, malgré la désunion des deux Églises, certains patriarches avaient tenté de retrouver. Le patriarche doit aussi renoncer à exprimer dans le gouvernement de l’empire.
L’empereur chrétien d’Orient s’allie aux musulmans
L’un des grands soucis de Basile II est de préserver ses territoires d’Italie. Pour y parvenir il ira jusqu’à s’allier avec des musulmans pour lutter contre les troupes impériales germaniques. Parallèlement, il s’appuie sur le puissant parti de la famille Crescentius (lire les articles parus dans les n° 1, 2, 3, et 4) qu’il soutient, pense-t-on, activement pendant toute la durée de son règne. En particulier, il aide Jean Philotagos, antipape porté au pouvoir par Jean Crescentius sous le nom de Jean XVI (février 997- mai 998). Il envoie à sa demande au futur saint Vladimir, prince de Kiev (980 à 1015) de nombreux missionnaires qui, sur l’ordre de ce souverain, convertiront son peuple de gré ou de force.
(Source : L’épopée byzantine, Octave Schlumberger, Hachette 1900) sur le site de la bibliothèque nationale de france)

Conrad couronné empereur à Rome

La nouvelle de la mort sans enfant de l’empereur Henri (1014-1024) et la vacance de l’Empire qui en résulte déclenche des troubles en Italie. En particulier, à Pavie, le palais impérial est incendié. La succession du royaume d’Allemagne est comme toujours compliquée, et ce n’est qu’en 1027 que Conrad7 peut venir à Rome pour recevoir la couronne impériale. Au passage, il assiège Pavie, se fait couronner roi des Lombards et rend visite au marquis Rainier de Toscane qu’il prive de son fief car ce dernier lui a refusé l’accès de la ville de Lucques (actuellement Lucca). En somme il rétablit l’autorité impériale. Il entre dans Rome le jour du Mercredi saint et Jean XIX le sacre le jour de Pâques (26 mars). Rodolphe III roi de Bourgogne (993-1032) et Knut (1016/1017-1035), roi du Danemark, d’Angleterre et de Suède, assistent à ce couronnement. Le peuple est aussi de la fête puisque, en cette occasion, à propos du marchandage d’une peau de bœuf, Italiens et Allemands se livrent à une violente bataille qui ensanglante les rues de ta Ville…
Pendant que les peuples s’étripent, les souverains concluent des accords qui favorisent la paix. Une lettre de Knut, qu’il envoie de Rome, témoigne des bienfaits de cette soirée diplomatique au cours de laquelle les souverains, rapporte-t-il, échangèrent de nombreux cadeaux. En revanche, il n’est fait état ni d’un « serment de protéger l’Église » prononcé par Conrad, ni d’une confirmation du privilège ottonien. Selon J.N.D. Kelly**, ces deux formalités ne furent point accomplies9 et il est « ...loin d’établir avec Jean [XIX] une relation de collaboration analogue à celte d’Henri II avec Benoît VIII. Conrad le considéra comme un personnage de peu de poids qu’il pouvait utiliser ou même humilier... ». Cette attitude de l’empereur 1 n’était guère propre à faciliter la tâche du pape. Cependant Jean XIX se révèle un fin politique. Il sait plier devant les exigences de l’empereur, accorder une faveur à un souverain pour s’en faire un allié. Ainsi, quand Conrad, pour faire plaisir à son ami Poppon († 1048), l’archevêque allemand d’Aquilée demande au souverain pontife de déclarer que te siège de Grado (Italie, province de Gorizia) est sujet d’Aquilée (Italie, province d’Udine) et qu’Aquilée est la « métropole de toutes les Églises d’Italie », Jean XIX cède, sachant qu’un conflit entre le pape et l’empereur serait un sujet de trouble pour l’Église. De même, il accorde satisfaction à Knut et accepte de ne plus exiger de sommes énormes quand les archevêques de son royaume viennent chercher le pallium à Rome, mais obtient en échange la promesse du paiement de tous les impôts dus à l’Église ; ce qui représente probablement des sommes bien plus considérables. Il sait aussi ménager les vanités : locales.
Ainsi il autorise Jourdain de Laront, évêque de Limoges, à appeler saint Martial « l’apôtre du Limousin ». Cependant il fait preuve de rigueur et réprimande avec une grande sévérité ceux qui comptent saint Martial au nombre des soixante-douze disciples. Cette opinion est fort répandue à l’époque dans l’Église, tant d’Occident que d’Orient, parce qu’elle est affirmée par ses actas, œuvre d’Aurélien, un disciple du saint. Entre-temps, Grégoire de Tours (538-594), dans son Histoire ecclésiastique avait rétabli la vérité10.
Saint Martial, « apôtre du Limousin »
Dans sa réponse à Jourdain de Laront, évêque de Limoges (1029-1051/1052)(,1), Jean XIX précise sa position à propos de l’apostolat de saint Martial (1er évêque de Limoges, t 250), l’un des sept missionnaires envoyés de Rome pour évangéliser la Gaule. Selon lui, Martial ne peut être compté au nombre des apôtres, mais on pouvait lui donner ce titre parce qu’il en avait rempli les fonctions et qu’il avait été envoyé pour prêcher l’Évangile. Il ajoute : « Celui-là, peut être appelé apôtre qui a été envoyé; apôtre et envoyé sont des termes synonymes ». C’est donc depuis le pontificat de Jean XIX que saint Martial est appelé officiellement par l’Église « apôtre du Limousin »*.

L’évêque de Rome soutient ses « confrères les évêques »

Durant tout son pontificat, Jean XIX apporte son soutien à l’autorité des évêques. Ainsi, Ponce, comte de Clermont, avait été excommunié par Etienne IV d’Auvergne (1015-1028). Le comte, à l’insu de l’évêque, se rend à Rome et obtient du pape son absolution. Un concile 11 est réuni à Clermont (entre 1031 et 1032) et une plainte est adressée au pontife. La réponse est un modèle du genre, il écrit à tous les évêques de France : « ...je déclare à tous mes confrères les évêques, que je chercherai plutôt à les soutenir et à les consoler qu’à les contredire. À Dieu ne plaise qu’il y ait de la division entre moi et mes coévêques. C’est pourquoi la pénitence et l’absolution que j’ai accordées à votre excommunié, je les déclare nulles, parce qu’il les a obtenues frauduleusement, et elles ne pourront servir qu’à sa condamnation, jusqu’à ce que vous l’ayez absous après une satisfaction convenable. » Ce qui n’est pas sans rappeler, quelque dix siècles plus tard, le 10 mars 2009, la lettre de Benoît XVI à tous les évêques, également à propos d’une levée d’excommunication et d’une mauvaise communication entre Rome et le clergé, qui commençait par : « Chers Confrères dans le ministère épiscopal ! ».

Le clergé au secours de la famine

En 1030, s’abat sur la France une terrible famine. Les chroniqueurs de l’époque écrivent qu’elle vient d’Orient et s’est fait sentir en Grèce, en Italie, dans les Gaules et en Angleterre. Il semble cependant que le royaume de France soit le plus touché. De 1030 à 1032, des pluies presque continuelles empêchent la moisson et les autres cultures de venir à maturité. La famine est générale : riches et pauvres, grands et petits souffrent de la faim. Les chroniqueurs, dont Raoul Glaber, s’étendent longuement sur les malheurs et les atrocités -en particulier les faits de cannibalisme -vraies ou supposées, qu’elle entraîne. Le dérèglement climatique, certes, avait causé la famine, mais les guerres privées qui détruisaient les récoltes et le bétail l’avaient aggravée.
Les chroniqueurs louent aussi la grande charité dont font preuve de nombreux évêques et abbés qui n’hésitent pas, après avoir vidé les réserves de nourriture dont ils disposent, à vendre des objets sacrés pour nourrir les plus démunis.

La Paix de Dieu

Cette famine entraîne une véritable révolution culturelle et la politique de soutien aux évêques que mène Jean XIX contribue sans aucun doute au succès de cette opération. Dès 1031, et le mouvement se poursuivra les années suivantes, les évêques :e France, chacun dans son diocèse, réunissent des conciles auxquels ils invitent non seulement les abbés et les nobles, mais aussi l’ensemble des clercs et le peuple. Ces conciles promulguent « la Paix de Dieu ».
Au concile de Limoges (1030 ou 1031), fut lue la réponse de Jean XIX à propos de saint Martial. Cette question réglée, celle la paix fut abordée : « Après l’évangile, l’évêque Jourdain prêcha contre les pillages et les violences, exhortant tous les seigneurs à se trouver au concile le lendemain et le troisième jour12, pour y traiter de la paix, et de la garder en venant au concile, pendant le séjour et après le retour sept jours durant : sans s’attaquer l’un l’autre pendant tout ce temps, sous quelque prétexte que ce fût. Ensuite le diacre, qui avait chanté l’évangile, lut par ordre des évêques et en leur nom, une excommunication contre les chevaliers du diocèse de Limoges, qui refusaient ou avaient refusé, de promettre à leur évêque par serment la paix et la justice comme il l’exigeait. Cette excommunication était accompagnée de malédictions terribles, et en même temps les évêques jetèrent à terre les cierges allumés qu’ils tenaient et les éteignirent13. Le peuple en frémit d’horreur, et tous s’écrièrent : Ainsi Dieu éteigne la joie de ceux qui ne veulent pas recevoir la paix et la justice. L’évêque Jourdain dit au peuple : cette même malédiction vient d’être prononcée au concile de Bourges, et nous souhaitons que la paix s’établisse en Limousin comme elle s’est établie en Berri... »*****
Cette citation reflète bien la volonté qui anime les évêques et le soutien que le peuple leur apporte. Au cours de ces nombreux conciles, ils établissent une véritable législation de la guerre, définissant avec précision les actes permis et interdits, ainsi que les sanctions qui seront appliquées aux contrevenants. Ils instituent le droit d’asile qui établit qu’un fugitif, fusse-t-il accusé des pires crimes, est en sûreté dès lors qu’il s’est réfugié dans un lieu de culte, et que nul ne peut l’arrêter ou lui faire violence tant qu’il y séjourne. La règle est générale et ni souffre qu’une seule exception, celui qui a violé cette législation de la guerre peu être arrêté même au pied d’un autel.
La malédiction prononcée dans les conciles pour une excommunication
Maudites soient leurs armes, ainsi que leurs chevaux ! Que leur demeure soit avec le fratricide Caïn, avec le traître Judas, avec Dathan et Abiron(a), qui ont été engloutis vivants dans les enfers ! Et de même que ces flambeaux s’éteignent à vos yeux, que leur joie s’éteigne à l’aspect des saints anges, à moins qu’ils ne viennent à satisfaction avant leur mort, et qu’ils ne se soumettent à une juste pénitence, selon le jugement de leur évêque14.
(a) Nombres XVI, 1-33

Le mouvement n’est pas nouveau, l’un des premiers conciles de la paix se tint à Charroux en 989 mais, selon les chroniqueurs, entre autres Raoul Glaber, c’est seulement durant cette famine qu’il se généralise, et s’étend à l’Europe entière. Il se poursuivra jusqu’aux environs de 1050. Le thème central de ces assemblées15 est à l’origine la protection de; biens d’Église contre les seigneurs laïcs S’y ajoute rapidement celle des biens des pauvres. Ce mouvement, né dans la moi tié sud de la France, gagne le Nord vers 1020. Il reçoit le soutien du roi Robert le Pieux (996-1031) et celui des grands seigneurs de France vers 1010. Ils voient là, selon la plupart des historiens, un moyen de discipliner leurs vassaux.
Jean XIX est le premier16 à « officialiser » un tel concile17. Le mouvement se poursuivra18 sous le pontificat de son successeur. La famine - pour sa part - prend fin en 1033 où la récolte de blé est extraordinairement abondante. C’est d’ailleurs en cette année qu’ont lieu la majorité de ces conciles de la paix. Les canons adoptés étendent l’autorité morale et juridique de l’Église au monde séculier. Ils renforcent considérablement le pouvoir des évêques et, par voie de conséquence, celui du chef suprême de l’Église.
Pour que cela soit possible, pour que les évêques puissent ainsi s’opposer à cette prérogative des nobles qu’est la guerre privée, même en s’assurant le soutien du peuple, il faut qu’ils soient également certains du soutien inconditionnel du pape. Un seul évêque : Gérard de Cambrai (1012-1051) - dont le diocèse est en terre impériale - s’oppose aux dispositions de ces conciles. Sa réaction est très mal accueillie, puisqu’elle provoque dans son diocèse une révolte populaire à Douai. Il finit donc comme les autres par les publier.
Ce mouvement débouchera sur l’annexion par l’Église de la chevalerie, et la création de la Chevalerie chrétienne. Nous employons le terme « annexion » parce que le bienheureux Raymond Lulle (1232-1316)19 dans son Livre de l’ordre de la chevalerie20, sépare bien ce qui appartient à L'Église de ce qui appartient en propre à l'ordre de la chevalerie. Nous l’employons également parce que le titre de chevalier est bien antérieur à cette époque. Ce mouvement aboutira à l’établissement de la Trêve de Dieu à partir de 1040.
Dans l’ensemble, bien qu’en raison des circonstances de son élection, de nombreux historiens l’aient considéré comme un pape incapable, il semble que le pontificat de Jean XIX ait été fort positif pour l'Église et le monde chrétien occidental. Il meurt en octobre 1032 selon la chronologie actuellement admise.

Un complot « posthume » ou une erreur de chronologie ?

Le 29 juin 1033 fut marqué par une éclipse de soleil visible à Rome. Ce même jour, le parti anti-impérial conspira pour assassiner Jean XIX. Les conjurés n’ayant pas réussi, ils le chassèrent de Rome, mais l'empereur Conrad vint et le rétablit par les armes. Il semble que les conjurés n'aient même pas eu le temps d’installer un antipape...
En effet, il y eut une éclipse de soleil visible en Europe fin juin 1033 (le 27). Et de nombreux auteurs, dont l’abbé Rohrbacher, à la suite de l’abbé Fleury***** qui reprend Ra0ul Glaber qui - lui - ne cite pas de pape, ont attribué le récit à Jean XIX, car ses contemporains et la majorité des auteurs jusqu’au XIXe siècle le font mourir en novembre 1033. Pour nous, cet événement est certainement réel (puisqu’il est cité par plusieurs chroniqueurs) mais il n’a été vécu ni par Jean XIX, ni par son successeur.
Vraie ou fausse, cette conspiration n’ajoute ni ne retire rien de la pieuse sagesse de ce prétendu laïc, élu pour des raisons politiques, qui s’est révélé être un grand pape en donnant un nouvel élan au clergé dont il ne faisait pas partie.






(0)Guizot, Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France depuis la ..., Volume 6, 1824
(1) le 9 avril 1024 selon Annuario Pontificio
(2) Aux environs du 6 mai.
(3) Dans l’empire d’Orient et probablement à Rome au XI' siècle, le titre de dux (duc) correspond à la charge de responsable du commandement militaire, celui de consul au commandement civil (équivalent à échevin dans le Nord de la France) et celui de sénateur (s’il n’est pas à l’époque purement honorifique...) lui donne le droit de vote au sénat. Il peut même porter ce titre en tant que membre d’une famille sénatoriale sans que pour autant le sénat continue d’exister.
(4) L’opinion de cet auteur est minoritaire, mais la lettre de Fulbert constitue une présomption contradictoire aux affirmations des chroniqueurs.
La seule preuve absolue serait un acte authentique de Romano signé en tant que dux ou consul. À notre connaissance, cet acte n’existe pas.
(5) Guillaume de Volpiano (990-1031), abbé de Saint-Bénigne de Dijon à partir de 990. Réformateur de plus de 80 monastères.
(6) De nombreux auteurs ont adopté cette seconde hypothèse. Il est vrai qu’à l’époque la réputation de corruption des Romains est bien établie.
(7) Conrad II, dit Conrad le Salique, descend d’Othon Ier par sa fille Liutgarde († 953), sa grand-mère. Il est couronné roi des Romains en 1024. C’est le titre du roi de Germanie (Francie Orientale) depuis Henri II.
(8) Selon nous, il vaudrait mieux écrire : il n’existe pas de preuve, ni de témoignage qui l’affirme, car elles semblent faire partie du rite de couronnement des empereurs. Pour affirmer que Conrad ne les a pas accomplies il faudrait disposer d’un document qui prouve qu’il les a refusées.
(9) Au XIXe siècle, Mgr Guérin, dans Les petits bollandistes affirmera que Grégoire de Tours se trompe à propos des dates de saint Martial et qu’il était l’un des soixante-douze disciples.
(10) Probablement décédé entre le 1er janvier (début de l’année actuelle) et le 1er avril début de l’année au XI’ siècle.
(11) Sous l’épiscopat de Rencon (1030 -1035). C’est l’un de conciles de la paix, lire plus loin.
(12) La question de saint Martial avait été traitée le premier jour. - C’est l’une des rares descriptions d’un concile de la paix.
(13) Ce geste de malédiction fait partie du rituel de l’excommunication majeure qui s’accompagne de paroles qui livrent l’excommunié à Satan de son vivant.
(14) L’abbé Rhorbacher {*) citant Philippe Labbe (1607-1667), recueil des textes des conciles et synodes.
(15) À l’origine, avant celui de Charroux, ces « conciles » sont de simples assemblées seigneuriales, ils ne méritent ce nom (qui leur fut donné dès l’origine) qu’à partir du moment où leurs décisions sont considérées comme des canons.
(16) Il n’y a pas de traces connues d’interventions de ses prédécesseurs dans un concile de la paix.
(17) Le fait qu’une lettre du pape soit lue publiquement au concile confirme son caractère officiel de concile régional.
(18) De 1030 à 1040, le mouvement est soutenu également par Odilon de Cluny qui met toute la puissance des monastères de l’ordre au service de la Paix de Dieu.
(19) Expert en chevalerie qui, avant d’être moine et prédicateur, avait été connétable du royaume d’Aragon.
(20) Livre de l’ordre de la chevalerie,Éditions de la Différence, Paris 1991.l'acheter sur Amazon


Bibliographie
* Abbé Rohrbacher, Histoire universelle de l’Église catholique page 24, Paris, 1857. Lire sur le site de la B. N. F..
** J. N. D. Kelly, Dictionnaire des papes, Brepols, 1994.l'acheter sur Amazon
*** Raoul Glaber (985-vers 1047)p 295, Chroniques, Collection des mémoires Relatifs à l'histoire de France, traduction M. Guizot, Paris, 1824. Lire sur le site de la B. N. F. Paléo a réédité en 2011 la Chronique de l'an mil.l'acheter sur Amazon

**** Abbé A. Sevestre, Dictionnaire de patrologie, édité par l’abbé Migne, Paris, 1851 p 671 et suivantes. Lire sur le site de la B. N. F.

***** Abbé Fleury, prieur d’Argenteuil, confesseur de Louis XV, Histoire ecclésiastique tome XII, Paris, 1722 page 498. Lire sur le site de la B. N. F.












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